2. Les sages de la Grèce
• La naissance du rationnel
Le terme de sophos semble avoir désigné anciennement un homme habile, bien formé à quelque « technique » noble. De là, il serait venu à désigner un homme habile, bien formé dans les arts particulièrement estimés, parmi lesquels la prédiction des éclipses, l'arithmétique et la géométrie, et aussi la grammaire, la métrique et l'écriture. La philosophie grecque, dès le commencement, a pour base une réflexion sur la mathématique et la grammaire. Entre ces hommes habiles, les meilleurs se distinguaient par une ambition, une hauteur de projet héritées des faiseurs de cosmogonies. À la manière d'Hésiode, il faut savoir embrasser toutes choses divines et humaines, et raconter l'histoire depuis le commencement. Un sage est donc à la fois un homme éduqué par les techniques récentes, accoutumé à leur vocabulaire et à leur exigence de rationalité, et un homme versé dans « les plus grandes choses », ou « les choses du Ciel ».
C'est ce que signifie sinon l'histoire, du moins la légende des grands Ioniens. On peut prendre pour exemple leur chef de file, Thalès : on lui attribue la prédiction d'une éclipse ; comme il contemplait ces choses lointaines, il négligeait de voir le trou ouvert sous ses pieds ; et la servante barbare de railler le sage tombé dans le trou. Une autre histoire conte que le même Thalès avait prévu les conditions climatiques d'une récolte surabondante d'olives : il fit fortune en accaparant d'avance les récipients sur le marché. Ce mélange de savoir-faire et de hauteur désintéressée caractérise le sage. À son successeur Anaximandre, la tradition attribue l'invention d'une forme perfectionnée du cadran solaire et la rédaction d'une carte de géographie : peu de chose au prix de nos instruments de précision, mais ce peu de chose représente le passage à un mode rationnel de l'orientation dans l'espace et le temps, avec une capacité étendue de la triangulation des champs à celle de la terre explorée, et du calendrier des travaux et des jours aux ères calculées selon les déplacements de la ceinture zodiacale. De là à embrasser idéalement « le Tout », le pas fut franchi, et même, pour Anaximandre, à imaginer une infinité de mondes reposant dans une matrice divine au nom de l'Infini.
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