3. Les usages français
Cette ouverture est particulièrement observable en Europe. Lorsque l'interactionnisme symbolique gagne la France, il va s'agglomérer à d'autres ensembles flous importés des États-Unis dans le dernier quart du xxe siècle, comme l'ethnométhodologie, « Goffman et l'école de Chicago », la sociologie de la « construction sociale de la réalité » d'Alfred Schütz, Peter Berger et Thomas Luckmann. Il fédère les oppositions à Émile Durkheim et Pierre Bourdieu ; il permet de rêver à une sociologie légère, gracieuse, apparemment aisée à conduire, telle qu'elle s'illustre dans l'œuvre de Howard Becker, dont la présence régulière en France encourage la lecture des travaux les plus récents, en oubliant sans doute les grands chantiers collectifs plus anciens, tels Boys in White (1961, avec Blanche Geer, Everett Hughes, Anselm Strauss).
Or c'est notamment par le relais de ceux-ci que l'on pourrait commencer à évaluer la créativité effective de l'interactionnisme symbolique, qui semble avoir été particulièrement fécond en sociologie de la déviance et en sociologie de la médecine, deux domaines où Becker s'est particulièrement illustré. Mais il faudrait citer aussi les apports d'autres sociologues, également inspirés de près ou de loin par le programme interactionniste, par exemple David Matza en sociologie de la déviance (Delinquency and Drift, 1964) ou Strauss en sociologie de la médecine (Awareness of Dying, 1965). Il faudrait ensuite montrer comment un Strauss, par exemple, a inspiré à son tour des chercheurs européens, comme Isabelle Baszanger (Douleur et médecine, la fin d'un oubli, 1995) ou Marie Ménoret (Les Temps du cancer, 1999). On parviendrait ainsi à montrer que la grande chaîne de l'interactionnisme symbolique s'étend intellectuellement de la fin du xixe au début du xxie siècle.
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