2. Le programme
Blumer va donc mettre au point, dans ses articles et ses cours à Chicago puis à Berkeley, l'interactionnisme symbolique « orthodoxe », qu'il reformule en « trois prémisses simples » dans le premier chapitre de Symbolic Interactionism (1969). Premièrement, les êtres humains agissent envers les « choses » (qu'il s'agisse d'objets, d'êtres humains, d'institutions, de valeurs, de situations) sur la base des significations que ces choses ont pour eux. Deuxièmement, les significations de telles choses sont engendrées par les interactions que les individus ont les uns avec les autres. Enfin, au fil de ses rencontres avec ces choses, l'individu fait usage d'un processus interprétatif, qui modifie les significations attribuées.
Blumer va transmettre ce programme à ses nombreux étudiants. Certains vont l'adapter plus ou moins fidèlement à leurs propres préoccupations de recherche (Howard Becker, Anselm Strauss, Tamotzu Shibutani). D'autres vont l'exploiter sous forme d'anthologies (Jerome Manis et Bernard Meltzer en 1967, Arnold M. Rose en 1962) et d'ouvrages de synthèse (Bernard Meltzer, John Petras et Larry Reynolds en 1975), qui vont accélérer sa transformation en « paradigme » au sein de la sociologie américaine à la fin des années 1960. D'autres encore, comme Erving Goffman, vont refuser de s'y laisser enfermer et vont rejeter jusqu'à l'expression même, précisément en raison de cette institutionnalisation très rapide, encore renforcée dans les années 1970 par la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction et de la revue Symbolic Interaction.
Des dissidences vont également apparaître, proposant une relecture de l'œuvre de Mead qui ne passe pas par celle de Blumer ; on distinguera ainsi l'interactionnisme symbolique de l'université d'Iowa (Manfred Kuhn), plus proche de la psychologie sociale expérimentale, de celui de l'université de Chicago, plus proche de la sociologie « qualitative », fondée sur l'observation participante et l'approche biographique. À la fin des années 1980, cependant, ces « luttes pour l'imposition du monopole de la vérité » semblent se tasser et l'interactionnisme symbolique va recouvrir, de manière de plus en plus consensuelle, un spectre très large, fondé sur quelques prises de position théoriques (les interactions avant les structures), méthodologiques (primat de l'approche dite « ethnographique »), épistémologiques (antidéterminisme : l'acteur est libre de ses choix).
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