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INTERACTIONNISME SYMBOLIQUE

L'expression « interactionnisme symbolique » désigne globalement un courant sociologique d'origine américaine fondé sur l'idée que la société est le produit des interactions entre les individus. L'épicentre historique de ce courant est le département de sociologie de l'université de Chicago au milieu du xxe siècle. Cette première définition posée, il faut ensuite préciser que l'expression « interactionnisme symbolique » désigne diverses réalités, tantôt d'ordre théorique, tantôt d'ordre organisationnel. En outre, ces diverses réalités ne seront pas les mêmes aux États-Unis et en Europe, en France en particulier. Bref, l'interactionnisme symbolique est bien, comme l'ont dit Berenice Fisher et Anselm Strauss, une « salle des ventes » où l'on apporte et achète ce que l'on veut.

1.  Origines

L'expression elle-même a été proposée presque par hasard en 1937 par le sociologue américain Herbert Blumer (1900-1987). Il l'a progressivement affinée dans une série d'articles parus au cours des quarante années suivantes, contribuant ainsi à faire émerger un courant cohérent à partir d'idées éparses, empruntées à divers philosophes et psychologues américains de la fin du xixe et du premier tiers du xxe siècle.

Au premier rang de ceux-ci, il faut citer George Herbert Mead (1863-1931), dont Blumer a suivi les enseignements de psychologie sociale à l'université de Chicago entre 1925 et 1930. Mead lutte contre les explications behavioristes des psychologues de son époque, pour qui les conduites humaines sont issues de réflexes conditionnés. Il insiste dès lors dans son cours sur la dimension « symbolique » des conduites, c'est-à-dire sur les valeurs et les significations que les individus en interaction attribuent à leurs gestes respectifs. Au behaviorisme objectiviste des psychologues, il oppose son « behaviorisme social », qui prend en charge les dimensions interprétatives des rapports humains. À sa mort, quelques étudiants rassemblent leurs notes de cours et publient en 1934 Mind, Self, and Society, un livre qui deviendra un grand classique de la psychologie sociale américaine.

Mead y développe très longuement la notion de self, qui est centrale dans la pensée philosophique anglo-saxonne depuis John Locke (1632-1704), mais que la tradition cartésienne ne parvient pas à prendre en charge. Le self, c'est le soi, mais dans le sens de « conscience de soi ». Contrairement aux animaux, l'homme est capable de prendre conscience de lui-même. Pour Mead, le self se développe chez l'homme à la faveur de ses relations avec autrui. En prenant le rôle et l'attitude d'autrui envers lui, l'homme parvient à devenir un objet pour lui-même. On retrouve ici le thème du looking-glass self du sociologue Charles Cooley (1864-1929), pour qui le self se constitue par réflexion sur autrui, comme dans un miroir. Et derrière celui-ci, on reconnaît William James, qui parlait déjà dans ses Principles of Psychology (1890) de social self et de fragmentation du « soi » en autant de « soi sociaux » qu'il y a de groupes distincts de personnes dont l'opinion importe à l'individu.

2.  Le programme

Blumer va donc mettre au point, dans ses articles et ses cours à Chicago puis à Berkeley, l'interactionnisme symbolique « orthodoxe », qu'il reformule en « trois prémisses simples » dans le premier chapitre de Symbolic Interactionism (1969). Premièrement, les êtres humains agissent envers les « choses » (qu'il s'agisse d'objets, d'êtres humains, d'institutions, de valeurs, de situations) sur la base des significations que ces choses ont pour eux. Deuxièmement, les significations de telles choses sont engendrées par les interactions que les individus ont les uns avec les autres. Enfin, au fil de ses rencontres avec ces choses, l'individu fait usage d'un processus interprétatif, qui modifie les significations attribuées.

Blumer va transmettre ce programme à ses nombreux étudiants. Certains vont l'adapter plus ou moins fidèlement à leurs propres préoccupations de recherche (Howard Becker, Anselm Strauss, Tamotzu Shibutani). D'autres vont l'exploiter sous forme d'anthologies (Jerome Manis et Bernard Meltzer en 1967, Arnold M. Rose en 1962) et d'ouvrages de synthèse (Bernard Meltzer, John Petras et Larry Reynolds en 1975), qui vont accélérer sa transformation en « paradigme » au sein de la sociologie américaine à la fin des années 1960. D'autres encore, comme Erving Goffman, vont refuser de s'y laisser enfermer et vont rejeter jusqu'à l'expression même, précisément en raison de cette institutionnalisation très rapide, encore renforcée dans les années 1970 par la création de la Society for the Study of Symbolic Interaction et de la revue Symbolic Interaction.

Des dissidences vont également apparaître, proposant une relecture de l'œuvre de Mead qui ne passe pas par celle de Blumer ; on distinguera ainsi l'interactionnisme symbolique de l'université d'Iowa (Manfred Kuhn), plus proche de la psychologie sociale expérimentale, de celui de l'université de Chicago, plus proche de la sociologie « qualitative », fondée sur l'observation participante et l'approche biographique. À la fin des années 1980, cependant, ces « luttes pour l'imposition du monopole de la vérité » semblent se tasser et l'interactionnisme symbolique va recouvrir, de manière de plus en plus consensuelle, un spectre très large, fondé sur quelques prises de position théoriques (les interactions avant les structures), méthodologiques (primat de l'approche dite « ethnographique »), épistémologiques (antidéterminisme : l'acteur est libre de ses choix).

3.  Les usages français

Cette ouverture est particulièrement observable en Europe. Lorsque l'interactionnisme symbolique gagne la France, il va s'agglomérer à d'autres ensembles flous importés des États-Unis dans le dernier quart du xxe siècle, comme l'ethnométhodologie, « Goffman et l'école de Chicago », la sociologie de la « construction sociale de la réalité » d'Alfred Schütz, Peter Berger et Thomas Luckmann. Il fédère les oppositions à Émile Durkheim et Pierre Bourdieu ; il permet de rêver à une sociologie légère, gracieuse, apparemment aisée à conduire, telle qu'elle s'illustre dans l'œuvre de Howard Becker, dont la présence régulière en France encourage la lecture des travaux les plus récents, en oubliant sans doute les grands chantiers collectifs plus anciens, tels Boys in White (1961, avec Blanche Geer, Everett Hughes, Anselm Strauss).

Or c'est notamment par le relais de ceux-ci que l'on pourrait commencer à évaluer la créativité effective de l'interactionnisme symbolique, qui semble avoir été particulièrement fécond en sociologie de la déviance et en sociologie de la médecine, deux domaines où Becker s'est particulièrement illustré. Mais il faudrait citer aussi les apports d'autres sociologues, également inspirés de près ou de loin par le programme interactionniste, par exemple David Matza en sociologie de la déviance (Delinquency and Drift, 1964) ou Strauss en sociologie de la médecine (Awareness of Dying, 1965). Il faudrait ensuite montrer comment un Strauss, par exemple, a inspiré à son tour des chercheurs européens, comme Isabelle Baszanger (Douleur et médecine, la fin d'un oubli, 1995) ou Marie Ménoret (Les Temps du cancer, 1999). On parviendrait ainsi à montrer que la grande chaîne de l'interactionnisme symbolique s'étend intellectuellement de la fin du xixe au début du xxie siècle.

Yves WINKIN

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Pour citer cet article

Yves WINKIN, « INTERACTIONNISME SYMBOLIQUE  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/interactionnisme-symbolique/

Autres références

« INTERACTIONNISME SYMBOLIQUE » est également traité dans :

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Bibliographie

H. Becker, Outsiders, Métailié, Paris, 1985 (éd. or., 1963)

E. Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Minuit, Paris, 1975 (éd. or., 1963)

D. Le Breton, L'Interactionnisme symbolique, P.U.F., Paris, 2004

G. H. Mead, L'Esprit, le soi et la société, P.U.F., 1963 (éd. or., 1934)

A. Strauss, Miroirs et masques, Métailié, Paris, 1992 (éd. or., 1959).

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