5. L'intelligence de l'homme et celle de la machine
La question des rapports entre l'intelligence humaine et l'intelligence de la machine soulève des débats passionnés, qui souvent restent purement idéologiques. Il convient d'abord de se demander pourquoi on voit là un problème. La raison semble simple. Comme on l'a dit plus haut, l'intelligence est définie par différence : différence soit par rapport aux autres espèces, soit par rapport aux semblables (ainsi s'explique la conception de l'intelligence comme mesure d'excellence, qui est à la base de la psychométrie). Il y a un problème parce que l'homme voit reculer constamment les limites de sa spécificité. On pensait que raisonner était le propre de l'homme, or la machine peut désormais démontrer des théorèmes ; on pensait que trouver des solutions inédites restait son privilège, or les machines commencent à le faire. On peut se consoler en pensant que l'homme a, au moins, en propre de pouvoir apprendre et d'être capable de modifier ses modes de pensée. Mais cela même n'est plus très sûr, dès lors que l'on commence à concevoir et à réaliser des programmes dans lesquels sont introduits des principes qui permettent de modifier leurs connaissances et leur fonctionnement.
Exprimée en ces termes, la question devient un faux problème. Inévitablement, mieux l'homme connaîtra son propre fonctionnement et plus reculeront les limites de ce que l'on appelle l'intuition. Les programmes seront plus performants, puisque la gamme des mécanismes de traitement se trouvera enrichie et que, par ailleurs, la machine ne souffre pas des mêmes limitations que l'homme (en particulier, du côté de la capacité de la mémoire de travail). Mais, à la vérité, nul ne peut dire ce qu'est l'intelligence de l'homme ni ce qu'est celle de la machine, car précisément elles évoluent l'une et l'autre. L'intelligence de la machine évolue grâce à l'homme, cela va sans dire. Mais, réciproquement, l'intelligence de l'homme évolue grâce à la machine : de nouveaux modes de pensée se développent sous l'influence de ce que l'on peut faire faire par la machine. Dès maintenant, l'approche des problèmes de combinatoire et de calcul numérique est profondément modifiée par l'utilisation des ordinateurs. Plus généralement, on peut considérer que, jusqu'à présent, ont été privilégiées les connaissances concernant la structure des systèmes, donc les connaissances relationnelles, dont les axiomatiques mathématiques sont l'exemple le plus achevé. On n'avait pas jusque-là de bon outil pour penser le fonctionnement des systèmes : les techniques de simulation constituent une révolution qui probablement prépare de nouvelles formes de pensée.
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