9. Les mondes imaginaires
Mondes romanesques et cosmologies poétiques, mondes de théâtre ou de cinéma, nulle philosophie n'aurait aujourd'hui l'audace d'élargir à l'échelle de la curiosité, de la technique et de la création modernes l'effort déployé par les grands systèmes du xixe siècle pour situer sous leurs catégories directrices les domaines fondamentaux de l'imaginaire. Simplement peut-on marquer les possibilités de confrontation partielle qu'a ouvertes la recherche moderne sur l'impulsion dont ils procèdent. Si l'imagination est fonction d'un sujet communiquant, à la position dialectique de l'Autre par rapport auquel cette communication se situe, est suspendue l'organisation de l'œuvre qu'elle institue. Qu'est-ce qu'un monde, en effet, sinon l'habitat originaire dont chaque sujet constituera le domaine de ses investissements, avec le relief des obstacles et des percées au gré desquels se développera sa destinée ? Mais nous savons bien aussi que les présences sensibles qui nous frappent de plein fouet ne sont qu'un domaine infime au regard de l'invisible qui les enveloppe. Aussi bien ne pourrions-nous faire à l'imaginaire sa part dans la genèse de ces mondes, ni leur reconnaître une individualité, s'ils se composaient, ne fût-ce qu'idéalement, par recoupement de perspectives empiriques. Mais cet invisible vers lequel toute spéculation comme tout désir humains ont de toujours précipité, comment expliquer qu'il compte pour nous en chaque instant comme le plus proche des horizons, et pourtant qu'il ne se lasse pas plus de nous fuir que nous ne désespérons de nous y joindre, comment expliquer cette insistance de l'absence, si elle n'émanait du fond d'altérité d'où notre prochain nous tente ou nous appelle ? Les psychologues de l'enfance le savent bien, qui ont le privilège, par le dessin, de les saisir à leur naissance : ce que représentent ou mieux expriment ces premiers mondes, c'est l'insertion, en un réseau, d'attentes, de satisfactions et de jouissances dont le nœ […]
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