2. De l'idéalisme à la désillusion : un roman d'éducation
Dans ce roman, Balzac a mis tout lui-même, jusqu'à prêter ses propres traits à David Séchard : « Son visage brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau. » Les souffrances de l'imprimeur, les tracas de la faillite, le harcèlement des hommes de loi, il a vécu tout cela. Mais les ignominies du journalisme, « la plus grande plaie de ce Siècle », lui sont tout autant familières. Cette connaissance intime des univers qu'il dépeint lui permet donc de donner la plus haute expression à ce qui fait le propre de son génie : comprendre les forces secrètes qui régissent le réel, puis les retranscrire et les dévoiler dans un monde de fiction.
Roman de la révélation, Illusions perdues est du même coup celui de l'initiation : celle d'un jeune homme ignorant de la vie, écartelé entre la recherche exigeante d'un absolu et la tentation des plaisirs et des succès faciles. Peu à peu déniaisé (« Le poète apprenait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie parisienne, le mécanisme de toute chose »), Lucien est amené à choisir son destin : la lumière, l'idéalisme d'un David ou d'un d'Arthez, ou bien l'ombre, le cynisme d'un Lousteau, le pacte diabolique proposé par Herrera que Rastignac, dans Le Père Goriot, avait refusé et auquel il succombe. « Au lieu de me tuer, j'ai vendu ma vie », écrit-il à sa sœur. Grande lutte du Bien et du Mal qui accentue les éclats romantiques traversant çà et là le récit réaliste.
L'initiation et la connaissance nouvelle qu'elle procure font d'Illusions perdues un livre « plein d'amères tristesses ». Dans son ambiguïté, Paris, ville de l'éclat, paradis des « lions », est aussi le théâtre de la désillusion. Louise et son protégé voient se défaire l'image idéalisée qu'ils se prêtaient l'un à l'autre. David renonce à exploiter son invention. Lucien prend conscience des fau […]
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