4. Le propriétaire de toutes choses
Il semble aussi que Pulcinella (1920) soit une étape importante dans l'évolution esthétique de Stravinski. Certes, avant de se référer à Pergolèse, il avait pratiqué des emprunts, surtout de mélodies populaires russes, mais aussi d'une chanson française (Elle avait une jambe de bois) dans Petrouchka. Mais peut-être est-ce avec Pulcinella qu'il découvre que toute musique, même celle de Pergolèse, devient, lorsqu'il la reprend, une œuvre nouvelle, profondément originale. Dès lors, Stravinski agit comme s'il se sentait propriétaire de toute musique existante, à quelque style qu'elle appartienne, et comme, chaque fois, il la transforme pour en faire « du Stravinski », sans que soit supprimée pour autant la source originale, apparaît cette variété des styles qui a si souvent étonné aussi bien ses admirateurs que ses détracteurs. C'est ainsi que Tchaïkovski lui fournit Le Baiser de la fée (1928) ; Rossini, Jeu de cartes (1936) ; Glinka et César Cui, Mavra (son œuvre préférée, 1921) ; Grieg, les Norwegian Moods (Impressions norvégiennes, 1942) ; Haydn, la Symphonie en ut majeur (1938-1940) ; Guillaume de Machault, la Messe, pour chœur mixte et double quintette à vent (1944-1948) ; J.-S. Bach, le Dumbarton Oaks Concerto (1938) ; etc. Et chaque fois, si l'on reconnaît assez facilement le modèle, et d'autant plus facilement qu'il arrive que Stravinski l'indique lui-même, on est cependant en face d'une œuvre telle que n'importe quel auditeur, même inexpérimenté, y reconnaît infailliblement l'auteur du Sacre. Il y introduit toujours une touche personnelle, une combinaison instrumentale que seule une imagination comme la sienne a pu concevoir. Ces combinaisons instrumentales, il aime d'ailleurs à les renouveler à l'infini, à trouver des solutions inédites, à refuser souvent la disposition de l'orchestre telle qu'elle lui est léguée par la tradition. À cet égard, il est l'un des plus grands précurseurs de certaines recherches de la seconde moitié du xxe siè […]
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