2. Antoine Destutt de Tracy
Le chef de l'idéologie fut Antoine Destutt de Tracy (1754-1836) qui, de 1801 à 1805, écrivit des éléments d'idéologie, une grammaire et une logique. Pour lui, penser, c'est toujours sentir ; c'est sentir un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées, entre une idée et une sensation, entre un désir et un souvenir. Seule la sensibilité nous fait dire que nous existons. La volonté, sous l'influence du jugement, de l'affectivité ou du désir, n'est pas initiative radicale, mais se réfère à nos appétits. Elle construit nos idées générales et dirige les mouvements de nos membres. Par les mouvements conscients que j'exécute et par les obstacles que je rencontre, j'appréhende l'existence d'autrui. D'où une conception promise à un long avenir : la conscience du mouvement, que va intérioriser Maine de Biran, aboutit à la notion de mouvement volontaire, donc d'effort. Nous expérimentons successivement la motilité, la force d'inertie et d'impulsion, puis l'obstacle comme étendue. L'étendue est la première propriété des corps, en rapport avec la résistance au mouvement. La durée fugitive en est une autre, qui, elle, pourrait se passer de l'étendue, puisque le sentiment de notre existence à lui seul peut la faire naître, pourvu que nous la fassions passer par le mouvement, fondement de toute mesure.
La grande différence entre l'homme et les autres vivants est qu'il n'a pas besoin d'une réaction immédiate à une autre force pour se mettre en mouvement. Il a en lui-même le principe de son action, bien qu'il soit toujours obligé de s'appuyer sur des forces étrangères. Être libre n'est autre chose qu'exécuter sa volonté. Tels sont les linéaments du corps de doctrine de Destutt de Tracy. Sa pensée, qui n'est pas réflexive comme celle de Maine de Biran et qui est beaucoup moins génétique que celle de Condillac, est un modèle de matérialisme psychologique, ami de la clarté et très précis dans la zone qu'il exploite entre les dangers de la métaphysique et les délires de l'inconscient.
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