2. Perspectives d'une réflexion
La première démarche d'Ibn H̲aldūn fut d'ordre épistémologique : assigner à l'histoire une place dans l'organisation du savoir d'où elle était absente. D'autre part, définissant son objet comme étant la réalité vécue des hommes, il fixe les limites et les modes d'une investigation propre à établir l'intelligibilité historique. Mais il bannit d'un dessein rationnellement fondé toute spéculation philosophique et la quête d'une finalité. La réflexion sur la matière historique, ses phénomènes, ses lois d'évolution, n'inclut pas de problématique philosophique nouvelle. Contenu dans les limites conceptuelles de son époque, son dessein se veut explicatif d'une réalité socioculturelle, il ne s'établit pas dans la perspective d'un devenir.
Le réel étant la source unique de l'intelligible, Ibn H̲aldūn entend saisir les rapports de causalité qui régissent ce réel. Ainsi naît en lui la conception d'une science neuve, celle du ‘umrān, étude d'une sociabilité naturelle, qui permet de comprendre le mécanisme des comportements historiques, mais, surtout, déborde la singularité des faits pour les replacer dans la totalité qui les contient. Établissant les références multiples de ces faits, il veut ainsi reconnaître et respecter leur insertion dans un enchaînement structurel.
Ce rationalisme de la démarche, s'il exclut tout examen de la nature humaine, semble se détourner également de tout recours à un fondement religieux. Le comportement socio-politique du groupe, tel qu'il est décrit dans la Muqaddima, s'analyse comme suit : naissance d'une ‘aṣabiyya, cohésion de sang, identité d'intérêts et de comportements, qui fonde un groupe ; celui-ci est soumis à la dynamique d'une évolution qui cristallise sa puissance ; le groupe cherche à imposer sa souveraineté (mulk). À ce moment entre en jeu un autre facteur de civilisation : la religion, superstructure soumise à des déterminations de base (géographiques, socio-économiques, etc.) et à leurs sollicitations. À chaque phase de l'év […]
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