3. Un romantique et un visionnaire
Ce serait une erreur de croire que les hommes de science vivent sevrés de sentiments affectifs. Profondément humain, Iannis Xenakis entend n'être jamais séparé de la vie quotidienne, qu'elle soit prosaïque ou sublime. En 1968, il écrit Nuits, pour douze voix a cappella, et l'œuvre porte en dédicace : « À tous les prisonniers politiques, connus ou inconnus. » Malgré la rigueur toute pythagoricienne de l'écriture et de la composition, il s'agit d'un prodigieux épanchement romantique, aux limites de l'expressionnisme. Si, dans le cas de Nuits, la dédicace nous donne la clef, presque le support des intentions expressives de l'auteur, il n'en reste pas moins que ces intentions sont sensuellement ressenties par tout auditeur de quelque œuvre de Xenakis que ce soit, et c'est peut-être ce qui, en fin de compte, explique le succès très large dont bénéficie le compositeur. Par ailleurs, on oublie trop souvent que les plus grands musiciens romantiques avaient une très grande ambition de perfection de la « forme » et de l'« écriture » de leurs œuvres, et qu'ils avaient toujours présent à l'esprit une sorte de « modèle » qui était déduit de la syntaxe musicale de leurs prédécesseurs classiques. Xenakis possède cette ambition de la forme et de l'écriture parfaites ; il utilise, lui aussi, des « modèles », mais, en pythagoricien, ces modèles sont choisis parmi des types d'organisation qui, a priori, ne sont pas des types d'organisation sonores. Son tempérament romantique fait qu'il découvre spontanément (et efficacement) le chemin de la transposition d'une perfection formelle vers une perfection sensible. Il est, en cela, lui-même un « modèle » de ce que doit être un compositeur de musique (ou, du moins, de la condition nécessaire quoique non suffisante de ce qu'il doit être) : une imagination puissante contrôlée et organisée par la raison.
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