2. Réinventer un langage
La Lettre de lord Chandos (1902), « adressée » au philosophe Francis Bacon par un de ses disciples, est l'une des œuvres les plus célèbres de Hofmannsthal, malgré sa brièveté (une douzaine de pages). C'est grâce à ce texte que l'écrivain viennois, souvent considéré comme l'héritier d'une tradition plus que comme un novateur, a pris place au premier rang de la « modernité » littéraire du début de xxe siècle. Lord Chandos, revenu des illusions métaphysiques entretenues par les mots, a pris en horreur toute forme de rhétorique ou de magie du verbe. D'abord douloureuse, la dislocation du langage dont il fait l'expérience lui permet de découvrir, dans les épiphanies qui accompagnent ses sensations nouvelles, une langue des choses muettes, langue conforme à l'utopie mallarméenne d'une transparente expression de la réalité.
Durant la première décennie du xxe siècle, Hofmannsthal compose quelques textes admirables, comme Les Chemins et les Rencontres (1907), un récit que l'on pourrait appeler essai ou poème en prose, ou Les Lettres du voyageur à son retour (1907), qui montrent comment l'on peut écrire après la Lettre de lord Chandos. Ce n'est plus le poète enchanteur ni le narrateur envoûtant des années 1890 qui parle. Hofmannsthal entreprend ici une recherche sur l'écriture du corps (les sensations, les rêves, le désir), sur le mouvement, la danse et l'espace, mais aussi sur la peinture et les couleurs qui supplantent le paradigme musical et représentent le nouvel idéal de sensualité, de visualité et de plasticité dont le texte littéraire veut se rapprocher.
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