6. Les reins et les cœurs
Balzac romancier de l'histoire des mœurs et de la société ne dissocie jamais les individus et les groupes. Romancier de l'affrontement des forces sauvages, déchaînées aussi bien sur les arènes publiques que dans le secret des demeures, de Paris ou de la province, Balzac est aussi un grand romancier du secret des cœurs et des âmes. Combien, dans La Comédie humaine, de « scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée » (La Rabouilleuse) ! Mais surtout que de silences sur le fond des consciences !
L'orgueil d'Émilie de Fontaine lui fait supporter avec hauteur les conséquences de ses réactions de caste : elle ne révèle rien de ses pensées, le roman l'abrite derrière un rire « convulsif » (Le Bal de Sceaux). Rosalie de Watteville cache ses secrets derrière les murs d'une chartreuse (Albert Savarus). Le lecteur est réduit aux conjectures sur les raisons qui poussent Honorine à se dérober à son mari (Honorine). Julie d'Aiglemont meurt brusquement sur une simple allusion de sa fille ; elle « agita les bras comme si elle voulait lutter ou parler » (La Femme de trente ans), mais la mort empêche la confession.
Du fait de ces silences, se développe dans l'œuvre de Balzac le thème des « souffrances inconnues » (c'est le titre d'une des parties de La Femme de trente ans). La souffrance des femmes abandonnées atteint de grandes profondeurs, accrues pour le lecteur de ce qu'elles restent murées. Le silence est une des sources du pathétique d'Eugénie Grandet : il enveloppe la totalité d'une vie. Quant à Mme de Beauséant, trahie par M. de Nueil, c'est l'auteur lui-même qui la place, pour finir, à une grande distance, ignorant le suicide de son ancien ami, perdue pour nous dans le lointain poignant d'un temps aveuglant (La Femme abandonnée).
Rien n'atteint la force du silence et du secret où s'enfouissent, en Balzac, le sentiment de l'humiliation, celui du désir trahi ou celui du remords. Que subit donc la pauvre, bien peu ouverte aux beaux-arts, certes, mais […]
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