« Une chose est certaine : l'homme n'est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain [...] L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. Si [les dispositions fondamentales du savoir] venaient à disparaître comme elles sont apparues, si par quelque événement [...] elles basculaient, comme le fit au tournant du xviiie siècle le sol de la pensée classique, – alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait comme à la limite de la mer un visage de sable. » Cette conclusion d'un ouvrage célèbre (Michel Foucault, Les Mots et les Choses, 1966) a sa pertinence : mortel, au sens où Valéry le disait des civilisations, l'homme est scientifiquement un objet nouveau. On savait, au reste, que ce concept métaphysico-empirique n'est pas d'une incontestable universalité, et que sa première limite est de se trouver lié à l'aventure occidentale. Pour l'hindouisme, par exemple, si l'ātman ou principe vital du Soi réside en chaque être humain, il s'identifie en dernière analyse au brahman, c'est-à-dire à la Totalité ; et, pour le bouddhisme, il est même, dans la mesure où l'on cherche à l'interpréter comme être individuel, une sorte de piège, une pure illusion dont il importe de se libérer pour entrer dans la voie du salut.
D'ailleurs, la notion d'individu, dont Denis de Rougemont attribue la genèse à la triple influence grecque, romaine et médiévale (L'Aventure occidentale de l'homme, Paris, 1957), ne constitue qu'une des voies possibles pour appréhender la condition humaine. Il n'est même pas sûr qu'elle y ait conduit la plupart du temps. Ainsi, l'invention de la personne comme être doué d'un destin temporel irréversible est, par là même, invention de l'histoire, celle-ci jouant d'abord le rôle de « médium de la constitution de l'homme par lui-même » (Eric Weil), mais aussi celui de nouvelle divinité dont l'exaltation peut devenir une aliénation pour l'individu. Cette a […]
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