Un débat domine, depuis toujours, l'anthropologie. Suffit-il, pour situer l'homme, de le placer, simplement, en tête de la lignée des mammifères supérieurs, en lui accordant cette primauté parce qu'il se trouve doté d'un caractère, d'une « différence spécifique », qui le distingue de tous les autres membres de cette lignée, proches et lointains : la rationalité ? La fameuse définition que donne de lui Aristote : l'homme est un animal doué de raison, équivaut sans doute à une réponse affirmative. Et telle est aussi la portée des classifications que dresse l'arbre de Porphyre. Il importe peu, dès lors, que cette différence spécifique soit conçue comme la résultante finale d'une évolution continue qui, au cours des siècles, mène l'homme de l'état simplement animal à l'état proprement humain, en passant par les anthropoïdes ; ou que, au contraire, on estime, par opposition à la thèse évolutionniste, que le caractère distinctif de l'humanité soit apparu par quelque mutation soudaine, créatrice d'une nouvelle espèce animale appelée par l'intelligence à dominer toutes les autres. L'homme, dans l'un et l'autre cas, se limite à être un animal raisonnable qui demeure en parfaite continuité avec la nature.
L'autre conception admet ou souligne une faille radicale entre l'être de l'animal et celui de l'homme en sorte que, chez ce dernier, même le biologique en est transformé et cesse de pouvoir être repéré comme une zone simplement commune entre l'animal et lui-même. Cette thèse trouve un appui empirique, accessoire mais non négligeable, dans la complète subversion, chez l'homme, de l'ordre proprement instinctuel, comme aussi dans les divers phénomènes qui donnent au corps et même à la vie organique une portée expressive et signifiante. Cette manière de voir est, elle aussi, fort diversifiée. Elle n'implique pas, par exemple, que l'on se fasse de la raison une notion statique, ni non plus que l'on cherche à l'isoler du corps. Le sens de la raison peut être lui-même historique et s'avère […]
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