4. Une histoire inachevée
Une deuxième objection, tout aussi classique, est le manque apparent de « recul », la difficulté, voire l'impossibilité d'écrire une histoire qui serait « inachevée » car toujours en devenir. Cette objection repose sur une conception historiciste qui postule que le passé, donc le mouvement des hommes en société, ne pourrait se comprendre qu'a posteriori, une fois les protagonistes disparus, et le temps ayant fait son œuvre d'oubli.
À cette objection, on peut rétorquer d'une part qu'une telle perspective rendrait vaine toute idée de « science sociale », car ni la sociologie, ni l'économie, ni la science politique ne pourraient alors prétendre énoncer des vérités ou des interprétations sur le temps présent. D'autre part, elle suppose, de manière paradoxale, que la capacité de comprendre le passé lointain, l'altérité parfois radicale des univers du passé, serait plus grande que celle permettant de comprendre son propre monde.
En réalité, l'histoire du temps présent trouve une part de sa légitimité précisément dans le fait que les sciences sociales ont connu un très large développement au xxe siècle, et particulièrement dans son dernier tiers. En occupant le terrain de l'analyse du monde contemporain, jusque-là étudié surtout par d'autres sciences sociales, cette part de l'historiographie a voulu réintroduire, pour des périodes proches, la dimension de l'explication temporelle, c'est-à-dire la nécessité de prendre en compte les questions touchant à l'évolution, au changement, à ses rythmes, à ses causes et à ses effets. En appliquant les méthodes historiques classiques à l'histoire proche – multiplicité et croisement des sources utilisées, analyse globale de situations singulières, prise en compte du facteur temps, etc. –, les historiens du temps présent contribuent eux aussi, malgré la proximité des faits qu'ils étudient, à la nécessité d'une mise à distance relative qui, seule, permet d'accéder à une connaissance et à une compréhension de nature scientifique.
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