2. Médicalisation et remise en cause de l'ordre ancien de la chair
Les premières tentatives pour penser un domaine autonome de la sexualité sont contemporaines d'une reformulation du sexe en termes biologiques qui prévaut encore aujourd'hui : le « modèle à deux sexes », identifié et décrit par l'historien de la sexualité Thomas Laqueur, détermine ce que nous appellerons le deuxième âge de la sexualité.
• La transformation des représentations de la reproduction et du sexe
Dans la représentation traditionnelle du sexe et de la reproduction, illustrée dans la culture occidentale par la médecine de l'Antiquité, dont les concepts ont eu cours jusque vers le milieu du xviiie siècle, les femmes ne diffèrent des hommes que parce qu'elles sont des mâles moins parfaits, au physique comme au social. D'après le médecin Galien, proche d'Aristote, les femmes sont des hommes chez qui un défaut de chaleur vitale s'est soldé par la rétention, à l'intérieur, de structures (comme les parties génitales) qui, chez le mâle, étaient visibles au-dehors. Selon Aristote, la reproduction résulte de l'action du sperme masculin, qui fait « cailler » le sang menstruel féminin, à la manière d'un fromage. Dans le modèle du « sexe unique », être homme ou femme, c'est tenir un rang social, assumer un rôle culturel, et non pas avoir un corps différent. Un homme qui n'a pas le comportement adéquat court le risque de se féminiser.
Dans la conception qui apparaît au seuil du xixe siècle, les corps mâles et femelles deviennent « des opposés incommensurables, horizontalement ordonnés ». Les testicules du mâle produisent des spermatozoïdes et l'ovaire féminin des œufs. La différence sexuelle, d'espèce et non plus de degré, est ancrée dans la nature, tant dans les caractéristiques visibles des corps que dans ses éléments microscopiques ou dans la structure du squelette. Toute une psychologie de la différence se met à accompagner cette biologie. La pudeur, la modération, l'absence de désir se mettent à être considérées comme des qualités naturelles des femmes. Inversement, le désir, l'agressivité et l'activité sont définis comme propres à l'individu masculin. […]
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