2. « C'est Socrate bête »
Si Balzac eut tant de mal à venir à bout d'un récit qu'il comparait à une épine dans le pied, c'est qu'il hésita beaucoup sur le sens à lui donner. Avant de le ranger dans les Études de mœurs et les Scènes de la vie parisienne, il songea en effet à le faire entrer dans les Études philosophiques. L'histoire de ce parfumeur, tellement rongé par l'obsession du devoir qu'il en meurt, n'illustre-t-elle pas un des thèmes particulièrement chers à l'auteur depuis qu'il s'est approprié la doctrine du philosophe Swedenborg : la destruction de l'individu par la pensée ?
Toutefois, si, comme Louis Lambert ou Raphaël de Valentin, le héros de La Peau de chagrin, Birotteau périt bien « sous le foudroiement de quelque acide moral », il n'en reste pas moins un boutiquier parvenu : « C'est Socrate bête, buvant dans l'ombre et goutte à goutte sa ciguë. » Le tragique de sa destinée ne fait pas oublier la trivialité de sa condition et le grotesque de son être. Comme le souligne l'auteur, « il semble que les personnages bourgeois supportent mal d'être élevés au-dessus d'eux-mêmes ».
Si Balzac accentue, parfois jusqu'à la caricature, la bêtise de Birotteau, c'est que, sachant qu'il n'est pas facile de rendre intéressant un personnage vertueux, il cherche à renforcer la consistance littéraire de celui-ci. Ridicule au temps de sa grandeur, le parfumeur n'en devient que plus pathétique quand vient la décadence, d'autant que Balzac qui, avec le désastreux rachat de La Chronique de Paris, vient lui-même de connaître la faillite, se projette dans son personnage, auquel il prête nombre de ses traits. Cela explique qu'après l'avoir dévalorisé, il s'y attache jusqu'à faire de lui un « type » universel : « Les infortunes de Birotteau sont pour moi celles de l'humanité. »
Le roman comique ou héroï-comique fait alors place au mélodrame et à son affrontement manichéen entre les représentants du Bien et ceux du Mal. D'un côté, Birotteau, sa femme Constance, belle et sage comme une madone, s […]
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