Avec la mort de Hijikata Tatsumi, c'est un peu de la force de l'avant-garde japonaise des années 1960 qui s'en est allée. Il ne fut pas seulement le fondateur de l'ankoku buto (signifiant « danse des ténèbres » ; plus tard abrégé en buto), mais surtout le révélateur de toute une génération de poètes, d'acteurs, de cinéastes qui se reconnut en lui. Personnage hors du commun, il fascinait autant par sa danse que par un état d'esprit qui attira auprès de lui des personnalités aussi différentes que l'écrivain Mishima Yukio ou le metteur en scène Terayama Shuji. Danseur, chorégraphe, s'opposant violemment aux formes du ballet classique comme à celles de la danse moderne, il créa, à la fin des années 1950, un style qui s'est, depuis lors, propagé dans le monde entier. Le buto évoque tout naturellement aujourd'hui des corps nus, blanchis, des visages grimaçants et des positions suscitant une angoisse indicible alors que, à l'origine, Hijikata n'était pas tellement préoccupé par ces aspects formels qui, un peu malgré lui, firent rapidement école. Ironiquement, c'est à l'étranger, en Amérique en Europe, que le buto a rencontré ses premiers succès. Les quelque vingt ans de lutte clandestine qu'aura demandé la reconnaissance du travail de Hijikata à l'intérieur de l'archipel ont moins profité au maître lui-même qu'à ses nombreux disciples. Hijikata s'est vu cantonné ainsi dans le rôle d'éminence grise, de père spirituel à la fois proche et lointain : il avait du reste volontairement arrêté toute activité à partir de 1976.
Il y a là une ambiguïté qui pèsera par la suite : ses élèves se serviront en effet de son nom pour cautionner leurs propres développements qu'ils considèrent, le plus souvent, comme un retour aux valeurs japonaises. Or cet aspect traditionnel n'existait pas du tout dans les premières performances de Hijikata, plutôt influencées par le surréalisme français et européen. Tout comme les happenings américains d'Allan Kaprow, ces performances avaient un contenu nettement […]
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