Petit paysan béotien de la fin du viiie siècle avant J.-C., contemporain de la première vague de colonisation qui pousse les Grecs à chercher de nouvelles terres, Hésiode d'Ascra, poète, théologien, prophète, se situe à la jointure de deux mondes et de deux systèmes de pensée. Par la Théogonie qui prolonge une condition poétique et religieuse plus archaïque que l'épopée d'Homère, Hésiode est le témoin privilégié d'une forme de pensée mythique qui obéit à un type de logique différent du nôtre. Par Les Travaux et les jours, au contraire, il fait figure de précurseur de Solon : le théologien qui raconte l'avènement de la souveraineté de Zeus et développe le mythe des races cède la place à un laboureur qui parle de dettes, de faim amère, qui invective les puissants de la Béotie et tonne contre les rois voraces. C'est déjà la perspective de la cité, avec ses conflits, ses angoisses et ses promesses à peine entrevues.
1. La Théogonie : un mythe de souveraineté
Dès les premiers vers de la Théogonie (Θεογονία, généalogie des dieux), Hésiode s'affirme comme un poète inspiré, que les Muses ont choisi pour dire « ce qui sera et ce qui fut », et pour célébrer « la race de bienheureux toujours vivants ». Si l'on voulait ne voir dans cette affirmation qu'une référence banale à la vocation poétique, on commettrait le plus grave des contresens. En invoquant les Muses, filles de Mémoire (Mnèmosunè), l'auteur de la Théogonie manifeste qu'en vertu de son don de voyance il a qualité pour prononcer une parole chantée (en grec, mousa), et pour instaurer la Vérité (alèthéia). Mémoire et vérité sont les deux pôles dont la tension définit la parole poétique. La mémoire permet au poète, comme au devin, d'accéder directement dans une vision personnelle aux événements qu'il raconte, d'entrer en contact avec l'autre monde et de déchiffrer d'un coup « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut ». Alèthéia, qui s'oppose au plan défini par lèthè – oubli, silence et nuit –, représente le type de parole magico-religieuse, cha […]
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