2. Radiographie d'une névrose
Herzog répudie bien des convictions et semble, en dernière analyse, une étude de la survie de l'esprit grâce à l'humour qui subsiste dans un univers d'idées. C'est de loin le roman le plus chargé de références à la vie de Bellow. Mais le moi de celui-ci, loin de faire intrusion, vient augmenter au contraire la précision et l'impact du réel.
Comme de coutume, Bellow traite ses personnages secondaires comme s'il sortaient d'une ménagerie ou d'un asile. Sa seconde épouse, Madeleine (dont il divorce), ses maîtresses, Sono et Ramona, l'avocat et avorton Himmelstein, Gersbach, l'amant de Madeleine, les foules au tribunal, les personnages rencontrés fortuitement, tous sont grotesques et égoïstes ; face à eux, Herzog passerait presque pour un saint. Certes, c'est un intellectuel brouillon, inefficace – le type même de l'universitaire perdu dans le monde pratique. Mais son ridicule accroît son humanité, et sa souffrance témoigne de sa supériorité morale : « Il souffrait. Il devait souffrir. Et à juste titre. Ne serait-ce que pour avoir contraint tant de gens à lui mentir, tant, tant de gens, à commencer, naturellement, par sa mère. Les mères mentent à leurs enfants par nécessité. Mais peut-être sa mère avait-elle été frappée aussi par la somme de mélancolie, sa mélancolie à elle, qu'elle voyait en Moses. » Tel Joseph dans L'Homme de Buridan (1944), Moses Herzog traîne son passé comme un boulet mais il ne répudie pour autant ni le nom ni l'image de son père. Son expérience nous est restituée en termes précis, éloignés du symbolisme et de l'allégorie tranchée de La Victime (1947). Herzog relate en même temps l'histoire d'une famille juive. Bellow pourfend les masques et finit par atteindre enfin les sommets calmes de l'esprit.
À la fin du roman, on voit Herzog couché : il se maîtrise, sent sa force pour la première fois avec lucidité, tout en sachant qu'il ignore les réponses aux questions fondamentales. Il songe qu'il a dit tout ce qu'il y avait à dire […]
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