2. Un théâtre « qui va »
Hernani est d'abord une pièce-manifeste, une machine de guerre contre la tragédie classique. Dans la Préface de 1830, reprenant des thèmes déjà développés ailleurs (notamment dans la Préface de Cromwell, 1827), Hugo ne cesse d'en appeler, au nom de la liberté du créateur, à l'affranchissement des règles héritées de la dramaturgie classique. Et donc à la multiplicité des lieux et au pittoresque des décors, à la dilatation du temps, au mélange des tons, au mépris des bienséances, à la circulation permanente des corps et des objets, concourant à une action spectaculaire... De fait, la pièce déploie une vitalité qui balaie toutes les conventions. Si l'on retrouve des thématiques déjà traitées aux siècles précédents (l'héroïsme cornélien, la fatalité racinienne...), nous sommes loin de la hiératique cérémonie de la tragédie classique : tout ici est mouvement, énergie. Mais à cette dynamique débridée, empruntée en partie au mélodrame, Hugo confère un sens et un souffle. Comme toujours chez lui, la vision du monde s'exprime par grandes antithèses, incarnées par des couples de personnages : faiblesse et puissance (Hernani-don Carlos), jeunesse et vieillesse (Hernani-Ruy Gomez), ombre et clarté (Ruy Gomez-doña Sol), élévation et chute (don Carlos-Ruy Gomez). Mais ces antithèses elles-mêmes ne sont nullement figées ; la grandeur des personnages vient précisément de leur capacité à se métamorphoser, en dépassant leur propre nature : le souverain tyrannique se grandit par la magnanimité ; le rebelle, ébloui, renonce à la vengeance ; et l'implacable vieillard, sinistre figure du destin, finira lui-même par être touché par le remords. « Qui donc nous change tous ainsi ? » se demande Hernani. À ce mouvement des corps et des âmes, répond celui des mots : c'est encore une fois au nom de la liberté et du « naturel » (terme repris des classiques, mais en un tout autre sens) que l'alexandrin hugolien, par ses audaces sonores et rythmiques, épouse au plus près les mouvements intérieurs des personnages : « Oh ! par pitié pour toi, fuis ! – Tu me crois peut-être/ Un homme comme sont tous les autres, un être/ Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva./ Détrompe-toi. Je suis une force qui va ! » (Hernani à doña Sol, acte III, scène 4)
Avec son librettiste F. M. Piave, Verdi a tiré du drame de Hugo un opéra, Ernani, représenté en 1844 au théâtre de la Fenice de Venise.
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