3. La ligne claire
La source graphique de Tintin se trouve dans les premiers albums de Zig et Puce d'Alain Saint-Ogan : à celui qui est alors son modèle, et qu'il ira voir à Paris en 1931, Hergé emprunte la technique de la bulle, le goût d'un dessin immédiatement compréhensible, à la fois réaliste et épuré des détails inutiles – ce que l'on baptisera un demi-siècle plus tard la « ligne claire » – et même plusieurs gags. Mais il apporte, dès Les Cigares du pharaon, la cohérence narrative dont Saint-Ogan ne s'est jamais soucié, et une telle diversité de thèmes que l'on peut s'interroger sur l'unité de la série : à part la présence de Tintin et Milou, il n'y a guère de rapports entre les univers du Lotus Bleu (aventure historique), d'On a marché sur la Lune (récit de science-fiction) ou des Bijoux de la Castafiore (comédie de situation). Ces univers apparemment distincts traduisent en fait l'évolution de leur créateur, du monde encore puéril de Tintin au pays des Soviets (Hergé a alors vingt et un ans) à celui de Tintin et l'Alph-Art, où l'auteur, septuagénaire, aborde le sujet qui le passionne alors : l'art moderne.
Contrairement aux interminables séries où la succession des épisodes n'est qu'une simple accumulation, sans progression interne, la suite des albums de Tintin, parce qu'elle correspond au cheminement intellectuel et artistique de toute une vie, renvoie le lecteur à l'évolution intime d'Hergé et, au-delà, à la réalité ultime : le temps.
L'ampleur du succès de Tintin (plus de 200 millions d'albums vendus, en environ quatre-vingts langues ou dialectes) et la variété des points de vue sous lesquels l'œuvre peut être analysée (historique, idéologique, ésotérique, psychanalytique, sémiologique, esthétique, bibliophilique...) ont provoqué des études pléthorique (plus de deux cents ouvrages), complémentaires ou contradictoires. Le « reporter du Petit Vingtième » est devenu une figure emblématique du xxe siècle.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



