3. Table des contraires
Le discours héraclitéen lui-même opère selon la même loi. C'est pourquoi la meilleure façon de lire les formules consiste à rompre l'ajustement « visible ou invisible » de contraires affrontés dans la phrase. On possède cent vingt-six fragments reconnus authentiques par H. Diels, parmi lesquels les spécialistes continuent à en disqualifier, ou ré-authentifier quelques-uns. On chercherait en vain parmi eux une table des contraires bien achevée. Mais trois fragments livrent trois ébauches de tables. L'un des trois (DK 67) accouple sous un sujet commun dit « le dieu », et en position d'attributs, les noms du Jour et de la Nuit, de l'Hiver et de l'Été, de la Guerre et de la Paix, de la Famine et de l'Abondance. Un autre (DK 88) groupe sous un attribut commun – « C'est une seule chose et la même » –, et en position de sujets possibles dans la phrase, le Vivant et le Mort, l'Éveillé et l'Endormi, le Jeune et le Vieux. Le troisième, plus savant et de transmission aristotélicienne, groupe sous le titre « à attacher ensemble » des couples exprimés avec un vocabulaire typiquement héraclitéen : Tout et non-Tout, ou Entier et non-Entier ; l'Un-porté-vers-l'Autre et l'Un-à-l'envers-de-l'Autre ; à-l'Unisson et Chacun-dans-son-ton ; et l'Un-à-partir-de-Tout et Tout-à-partir-de l'Un (DK 10). Il est loisible de ramasser d'autres couples dans d'autres formules, parmi lesquels mériteraient une particulière attention des couples de verbes isolés, auxquels les commentateurs anciens et modernes ont ajouté des sujets de leur choix : des couples simples comme « avancer et reculer », « s'approcher et s'éloigner », « rassembler et disperser » (DK 91), et des couples de fabrication typiquement héraclitéenne, comme « vivre-la-mort » et « mourir-la-vie » (DK 77).
On opérera ensuite en construisant les phrases sur l'armature d'un ou deux couples, de telle façon qu'on respecte la grammaire et forme un sens. Ainsi le fameux fragment dit du « Fleuve » (DK 12) : pour ceux qui entrent dans ces fleuves, « toujours les mêmes, d'autres et d'autres eaux toujours surviennent ». Il ne dit pas que toutes choses seraient en fluence. Mais il affronte le Même et les Autres dans la phrase, faisant saillir la structure contrariée de la moindre expérience. On peut jouer de même à rassembler dans une seule phrase le Vivant et le Mort, l'Éveillé et l'Endormi.
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