2. L'ambiguïté
À la fin du Portrait de femme, le sort d'Isabel reste incertain, c'est au lecteur de conclure. Cette participation sans cesse sollicitée est un des éléments essentiels d'un suspens admirablement ménagé qui maintient le lecteur toujours haletant, hésitant entre plusieurs interprétations. On retrouve cette présence du mystère dans maints récits qui touchent au fantastique, au surnaturel, à l'inexplicable. Ainsi Le Tour d'écrou (The Turn of the Screw, 1898), où l'on a longtemps vu une histoire de fantômes, est le récit hallucinant d'une gouvernante chargée d'élever deux enfants pervertis. Le lecteur s'interroge tout au long de sa lecture : ne serait-ce pas la gouvernante qui fabule et projette ses fantasmes sur des enfants innocents ? Les fantômes ne seraient alors qu'un prétexte pour une exploration hardie de l'inconscient. Cette ambiguïté essentielle se retrouve dans L'Image du tapis (The Figure in the Carpet, 1896), où le secret de l'écrivain demeure caché ; est-il de nature artistique ou sexuelle ? Cette obsession du flou, en même temps que du caché, répond à une conception d'un moi insaisissable, divers, dont on ne perçoit que les phases ou les facettes. Toute solution unique, toute définition close visant à enfermer le récit ou la personne sont refusées comme sacrifiant des solutions ou des aspects possibles et simplifiant la vérité à l'excès : « On ne sait jamais le dernier mot quand il s'agit du cœur humain. » Le possible a fasciné James autant qu'il a séduit Musil : c'est pourquoi, sans doute, les personnages masculins, et surtout les nombreux artistes décrits dans l'œuvre, répugnent à choisir, comme à se dévoiler.
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