3. Portrait littéraire
Il est d'usage de tracer un parallèle entre Fielding et Smollett, de rapprocher l'un de Thackeray, l'autre de Dickens ; de peser sur une balance, au scrupule près, les mérites de chacun, de se demander si le réalisme un peu cru de celui-là compense la sentimentalité un peu trop appuyée de celui-ci, s'il faut préférer la vigueur aux nuances, le périple britannique d'Humphrey Clinker aux itinéraires plus abstraits de Joseph Andrews ou de Tom Jones.
On soulignerait avec peu de profit que Fielding est un classique aux deux sens du terme. Il connaît bien la littérature antique ; il s'est frotté aux critiques français qui, au xviie siècle, ont rendu la doctrine aristotélicienne assimilable à l'honnête homme. Au livre III de Joseph Andrews, par le truchement du pasteur Adams, il fait une analyse très subtile de L'Iliade, à laquelle il applique la fameuse grille de Le Bossu, auteur d'un Traité du poème épique (1672) qui a constitué pendant plus d'un siècle le bréviaire du critique orthodoxe. Rien d'étonnant qu'au seuil de Joseph Andrews il ait éprouvé le besoin de rattacher ce roman hybride aux catégories aristotéliciennes et de le qualifier d'épopée comique en prose. Il n'est pas moins naturel que ses paysages et ses descriptions aient presque toujours un caractère général. Fielding eût volontiers souscrit à la défense que fait Imlac au poète, dans le Rasselas du docteur Johnson (1759), de compter les raies de la tulipe.
La satire constitue une autre constante de son génie. Il voit dans le ridicule le principal ressort de ses romans. Or le ridicule revient, selon lui, à percevoir le décalage entre l'artifice et la nature, entre ce que les gens affectent d'être et ce qu'ils sont en réalité. L'indignation que lui causent les simagrées et les faux-fuyants de ses semblables inspirent à Fielding des remarques ironiques ou amères, qu'on a parfois taxées de cynisme. « Assassiner sa propre réputation », dit Thwackum, « est une sorte de suicide, un vice odieux et r […]
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