Henry Fielding est un produit de la squirearchy, c'est-à-dire d'une Angleterre gouvernée par les châtelains, où l'harmonie entre la ville et les champs n'avait pas encore été rompue par la machine à vapeur. Il en est aussi un produit marginal. Fils d'un cadet de grande famille qui avait embrassé la carrière des armes, il n'héritera ni de terres, ni de titres ; et cette position légèrement excentrique par rapport au système a aiguisé son coup d'œil, attisé sa verve. La nécessité où il fut de gagner sa vie, de frayer avec tous les milieux de l'Angleterre de Walpole lui a donné une expérience étendue de la nature humaine. Elle l'a éclairé sur les vices et les abus d'une société dont il ne conteste pas les fondements, mais qu'il voudrait rendre moins imparfaite. Magistrat, romancier, metteur en scène, journaliste, dramaturge, il était bien placé pour percevoir les grondements souterrains, les craquements de l'édifice économique et social mis en place par les whigs après 1688 ; mais si les réalistes ne tombent pas dans les puits, ils discernent rarement au ciel les signes avant-coureurs de l'avenir.
1. De l'aventure picaresque au roman bourgeois
Fielding naquit au cœur de ce comté du Somerset où démarre le jeu de l'oie de ses romans de grand chemin. Soumise aux coups de dés de l'amour et du hasard, sa vie commence dans l'aventure picaresque d'un orphelin de fait, élevé dans un château qui ne lui reviendra point, demi-pensionnaire à Eton (il n'eut jamais de part entière du gâteau), puis trop pauvre, malgré un père général, pour s'inscrire à Oxford ou à Cambridge. Elle se termine dans les pantoufles d'un juge de paix qui épousa en secondes noces sa cuisinière et alla mourir de la gravelle à Lisbonne.
À sa période bohème se rattachent sa tentative, déjouée par un tuteur jaloux, d'enlever une jeune héritière ; la petite fortune dissipée à Londres, où il s'enfonça sous le poids des dettes, à l'image de ses héros, du monde au demi-monde et du demi-monde aux bas-fonds ; son stage à l […]
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