2. Un théâtre de la sensibilité
En 1942, Jean-Louis Vaudoyer eut la bonne idée de commander à Montherlant une pièce « espagnole » pour la Comédie-Française. Le théâtre est le lieu de la grande feinte, donc de l'irresponsabilité. Tout y est interprété. Se défendant de la force obscure et vague des idéologies, ne faisant chanter à ses personnages que le chant mystérieux qui a toujours pleuré ou tonné en lui, Montherlant a écrit des œuvres qui le placent parmi les grands génies dramatiques : Shakespeare, Racine, Schiller, Hugo, Claudel.
Apparemment à l'écart de l'actualité, ces pièces sont tout de même imprégnées par les circonstances. La Reine morte (1942), c'est Hitler et tous les chefs de peuples, le pouvoir devenu un père monstrueux et qui, sachant qu'il va mourir, punit tout ce qui vit. Fils de personne (1943), c'est la tragédie des adultes qui, ayant perdu la guerre de 1940, croient recouvrer leur honneur en faisant œuvre de moralistes auprès de gamins qui eux-mêmes s'enlisent dans la France de l'Occupation et du marché noir. Malatesta (1943) est une tragédie de l'aveuglement. Le Maître de Santiago (1945-1947) évoque la fin de la colonisation, Port-Royal (1954) la tragédie d'un catholicisme janséniste lassé de tout, même de l'espérance, et où le salut devient un mystère. Face à un monde sans Dieu, le chrétien peut-il encore croire par une jouissance taciturne de lui-même ?
Montherlant a fait dire à un personnage du Cardinal d'Espagne (1966) : « Il y a deux mondes, le monde de la passion et le monde du rien ; c'est tout. Aujourd'hui, je suis du monde du rien. » Ses deux derniers romans, Le Chaos et la nuit (1963) et Un assassin est mon maître (1971), Montherlant semble les avoir écrits pour se persuader qu'il faut partir. Dans Le Chaos et la nuit, un vieil anarchiste espagnol est las d'avoir souffert trente ans dans la prison de ses illusions révolutionnaires et il saisit la nuée fasciste et la nuée communiste entre ses deux bras pour les écraser l'une contre l'autre. Ce pour qu […]
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