Devant le tribunal de la postérité, dont les arrêts le préoccupèrent tant de son vivant, le Norvégien Henrik Ibsen a lieu de se plaindre. Ce n'est pas qu'il ait été inconnu ou méprisé, au contraire. Mais peu d'œuvres auront été aussi mal comprises, aussi injustement déformées, accaparées pour les besoins de l'heure. Naturaliste convaincu, symboliste troublant, plus lourd de thèses que Paul Bourget ou François de Curel, socialiste, philosophe, anarchiste, tenant de l'irrationnel, zélateur de la révolte... : les étiquettes abusives cachent ce que les fameuses « brumes du Nord » nous laissaient entrevoir. Il vaut pourtant la peine de « démythifier » Ibsen et son œuvre dramatique : on découvre alors un homme d'une stature peu commune, Norvégien avant tout, inintelligible sans une bonne connaissance de la psychologie de ses compatriotes, Européen aussi, sensible à tous les souffles de son époque ; un génie qui a proposé – et personnellement vécu – une conception de l'homme et du monde que l'avenir n'a pas désavoué aujourd'hui ; un homme de théâtre enfin qui a su faire vivre intensément sur scène des hommes et des femmes d'une saisissante vérité. De plus, le moindre mérite de cet écrivain qui fut poète autant que dramaturge n'est pas l'extrême variété de l'œuvre, la diversité des thèmes souvent contradictoires, la plasticité d'une inspiration qui évoque un trait de l'une de ses plus admirables créations : cette Dame de la mer dont les yeux changeaient de couleur selon l'état de l'océan.
1. Assimilation des influences
Henrik Ibsen est né à Skien, au sein d'une famille nombreuse. Son père se ruina dans les spéculations et se mit à boire pour se consoler ; sa mère donnait dans le mysticisme. Le couple finira par se séparer. L'atmosphère qui régnait à la maison, une nature peu communicative aussi valurent au jeune Ibsen une enfance solitaire, repliée sur elle-même. À seize ans, on l'envoie à Grimstad, servir de commis d'« apothèque » au pharmacien Reimann. Il y reste six ans, y fait ses […]
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