3. La matière du Journal
Pour une part très importante, le Journal d'Amiel enregistre et cherche à préserver la substance des jours : promenades, rencontres, repas, cours préparés et professés, lectures. Ce faisant, il accentue le mouvement, sensible dès les répertoires du chevalier Jullien, visant à systématiser l'enregistrement, privilégiant les classifications, les listes, tout ce qui permet la récapitulation des acta (les choses faites) et des agenda (les choses à faire). Souci moral de perfectionnement et souci administratif (bien gérer sa vie) se croisent et s'additionnent pour donner par exemple la liste, dressée par Amiel, des cent vingt pièces dramatiques de Calderón, avec les titres complets, ou la reconstitution détaillée du plan de table d'un dîner de famille, avec ses quarante et un convives, ou encore des listes de principes (comme en dressait déjà Benjamin Franklin), de bonnes résolutions numérotées, et des collections de citations choisies pour leur valeur morale, tirées par exemple de L'Imitation de Jésus-Christ.
Mais l'essentiel, le durable, pour nous, n'est plus là. « La seule chose positive où je puisse construire quelque chose de durable, c'est l'Étude de la conscience humaine et de ses Métamorphoses », note Amiel avec lucidité en décembre 1860 (citation relevée par Georges Poulet). Certes, la curiosité d'Amiel est grande ; mais si son esprit se porte vers le monde, à la périphérie des choses, c'est pour mieux pouvoir s'observer, revenir sur lui-même et enregistrer son flux, sa fluidité même. C'est là qu'il excelle, c'est là que sa plume invente les formes littéraires, les images nécessaires pour capter ce qui est l'impalpable de sa conscience, transparence qui rend visible le vide qu'il sent au centre de lui-même. Mars 1850 : « Je suis une comète sans noyau. » Mai 1850 : « Je me maintiens fluide et ne me cristallise jamais. » Mars 1862 : « Je me sens caméléon, kaléidoscope, protée, muable et polarisable, de toutes les façons, fluide, virtuel, par conséquent […]
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