5. Un précurseur
L'harmonie considérée en soi joue cependant un rôle important dans son œuvre. Il a un sens inné de la modulation expressive. Il lui demande parfois de soutenir une pensée chromatique sur laquelle il convient d'apporter ici quelques précisions. La plupart du temps, en effet, son chromatisme est avant tout mélodique et il s'accommode d'un soutien harmonique qui se maintient dans le diatonisme. Mais les mélodies chromatiques de Berlioz et la force expressive que leur donne ce mode d'écriture sont très en avance sur son temps et il arrive qu'elles fassent penser à Bartók. Quant aux mélodies modulantes dans lesquelles la ligne n'a de sens que par la mobilité harmonique sous-jacente, il en a écrit de très belles comme, par exemple, l'« Invocation à la nature » dans La Damnation de Faust. Malgré le caractère essentiellement modulant de ce morceau, on ne cesse d'y sentir le poids de la stabilité tonale. Dans ce sens, on ne peut dire que Berlioz ait été un novateur. Mais il l'a été dans d'autres domaines : tout d'abord en inventant l'orchestre moderne, en donnant aux combinaisons de timbres un sens nouveau, une valeur intrinsèque, un rôle organique dans la composition même de l'œuvre.
Mais ce sont avant tout ses pensées musicales, ses structures, le découpage dramatique de certaines pages, son usage des silences qui annoncent les temps à venir. À certains moments de la scène du tombeau de Roméo et Juliette, on sent venir au loin cet éparpillement de la matière sonore dont Webern fera la loi de son écriture musicale.
Quelle place occupe Berlioz dans le mouvement romantique ? Il naît dans un temps où la littérature allemande fait prévaloir, à l'origine de toute création artistique, cette plongée dans le rêve où l'homme est censé retrouver l'harmonie universelle et déboucher dans la vraie lumière. En franchissant la frontière, ces doctrines métaphysiques se sont passablement abâtardies. Le romantisme français, sauf chez quelques individualités isolées comme Gérard de Nerval, se complaît dans une infatuation sentimentale, une complaisance à la détresse morale sans raison, un goût de la passion malheureuse.
Berlioz, dans sa vie privée, ne se fait pas faute de sacrifier à cette mode. Mais, comme créateur, il garde toute sa tête, sa tête dure et burinée de montagnard du Dauphiné. Il a su concilier la clarté latine et les vapeurs capiteuses, mais souvent fuligineuses, de l'esprit nordique. C'est par là qu'il apparaît, non seulement comme le plus grand, mais comme le seul représentant authentique du romantisme musical français.
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