3. Ses seules haines
La vie sentimentale de Berlioz, beaucoup plus complexe dans la réalité que ce que nous avons pu en dire, son combat de musicien, ses rapports avec ses amis ou ennemis nous montrent en lui un être d'une intense religiosité, religiosité qui, à défaut d'une croyance, se portait sur tout ce qui pouvait l'accueillir : l'amour, l'amitié, la musique. Il les pratiquait dans un besoin d'absolu que ses partenaires étaient incapables de satisfaire, à l'exception de la seule musique. Quel autre accomplissement pouvait s'offrir à une imagination aussi effrénée, quel autre écho à une sensibilité aussi aiguë ? C'est ce qui explique, en face d'une générosité de cœur dont les preuves abondent, l'âpreté de ce qu'il faut bien appeler ses haines. Elles allaient moins à tel ou tel rival qu'à la médiocrité, aux fausses valeurs qui tenaient à Paris le haut du pavé. La seule rivalité dont il ait vraiment souffert, c'est celle qui était à sa mesure, celle de Wagner. Mais on doit bien admettre que les 164 répétitions accordées à Tannhäuser par cet Opéra qui venait de lui refuser Les Troyens aient pu lui inspirer quelque amertume. D'autant que Berlioz n'avait, il faut le reconnaître, aucun détachement à l'égard du succès. Entré dans la carrière avec l'impérieuse nécessité d'en obtenir un succès qui pût suffire à désarmer l'hostilité de sa famille, il garda toute sa vie l'habitude de cette recherche et il y mit un acharnement extrême, secondé par un sens de la publicité très en avance sur son époque.
Il disposait également d'un talent d'écrivain exceptionnel, ce qui fit de lui un chroniqueur redouté. Ses critiques au Journal des débats sont des chefs-d'œuvre par le style autant que par la pénétration du jugement. À chaque page de son immense correspondance et de ses Mémoires éclatent cette vigueur d'expression et cette verve qui achèvent le portrait d'un personnage de haute culture et de grand caractère.
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