4. Les paysages de l'enfance
La portée nationale de l'œuvre de Bialik, considérée comme l'expression la plus authentique de la renaissance du peuple juif, fait souvent oublier sa poésie personnelle, celle où livré à lui-même il essaie de recréer un univers harmonieux – car Bialik est un classique – à partir des angoisses et des joies de la vie de tous les jours. Si Bialik le prophète reste toujours authentique, il sait cependant que la prophétie lui a été imposée :
Ton souffle, Seigneur, a frôlé mon visage
Et l'a enflammé.
Les cordes de mon cœur ont, un instant, vibré sous
[tes doigts
Et j'ai rampé, muet, étouffant le tumulte de mon
[âme.
Il connaît aussi le prix de sa mission. Un de ses poèmes, débutant par les mots : « Ce n'est pas du néant que je tiens la lumière », s'achève ainsi :
De mes vers elle s'échappe et tombe dans vos cœurs
Et se perd dans le feu du brasier.
C'est ainsi que je paie de ma chair, de mon sang
L'incendie que j'ai allumé.
Si la poésie de Bialik offre au lecteur des images achevées, se succédant les unes aux autres pour se compléter mutuellement ou pour se mettre en relief par un jeu de contrastes (ex. : « Le soleil brilla, l'acacia fleurit et l'égorgeur égorgea »), si sa forme rythmée reste en général purement classique, c'est que le classicisme correspond à l'un des besoins les plus profonds du poète : retrouver un monde perdu, recréer une harmonie dans sa vie d'adulte chargée d'incertitudes. Un des thèmes les plus souvent évoqués dans l'œuvre lyrique de Bialik est celui de l'enfance : tantôt des souvenirs réalistes de ses parents, de son village natal, d'une vie de pauvreté, pour lesquels il conserve une tendresse déchirante, tantôt des évocations de la nature et des êtres vus par les yeux de l'enfant ; une soif de pureté, une sensation d'être proche de la terre, une vision toute neuve où tout ce qui passe prend les dimensions du merveilleux, s'intègre dans l'absolu.
Plus tard, dans un univers décomposé et chargé de menaces, le poète se défend par une mor […]
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