2. Ruptures et continuité
Bialik vécut dans un monde où les structures séculaires du judaïsme orthodoxe résistaient de plus en plus difficilement à l'afflux des idées venues de l'Occident. Les ghettos d'Europe orientale, auparavant refuges d'une tradition vivante et créatrice, se trouvaient de plus en plus isolés, minés par le doute et les déceptions. L'œuvre de Bialik reflète une ambiguïté certaine. D'une part, il est animé de la volonté de continuer, de s'identifier avec une culture millénaire, de voir dans le passé le gage de la dignité et de l'authenticité. D'autre part, il se révolte contre tout ce que ce passé comporte de désuet et de figé, contre un fatalisme historique renonçant à toute action, contre le ghetto replié sur lui-même, n'osant plus affronter les problèmes aigus posés au judaïsme moderne : celui de l'antisémitisme, celui de l'échec de l'intégration économique et sociale, celui de l'adaptation aux sociétés en pleine mutation.
Un petit poème, intitulé « Seul », semble résumer la pensée du poète : « Le vent les a tous enlevés, la lumière les a tous emportés » – reproche envieux envers ceux qui quittèrent le judaïsme, attirés par les lumières du monde. Le poète reste seul, à l'étroit, dans l'ombre d'une synagogue tombant en ruine. Il ne peut s'en arracher ; une communion s'établit entre lui et l'esprit du judaïsme présent en ce lieu, une communion avec un Dieu pauvre et insulté, une fidélité dans le malheur, plus forte que celle de la gloire et de l'abondance.
Dans l'un de ses grands poèmes, « L'Assidu », Bialik évoque l'image d'un jeune étudiant d'une école rabbinique, pâle et décharné, penché jour et nuit sur les textes sacrés. La vie le guette au-dehors, avec ses splendeurs et ses appâts, le vent, le soleil, les arbres lui proposent un univers étincelant. Il ne les voit pas ; le dos voûté, le regard fiévreux, récitant les versets talmudiques d'une voix monotone, il est tout entier à la recherche d'une lumière intérieure, d'un état de grâce qui vient de la vict […]
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