T. S. Eliot, auteur de la sombre Terre Gaste, trouva les moyens spirituels de survivre à sa pessimiste vision ; Crane, qui la voulait renverser en un vaste péan d'affirmation, n'y parvint point : c'est en sautant dans la mer des Caraïbes du navire S.S. Orizaba qui le ramenait du Mexique, le 27 avril 1932, qu'il mit fin à une difficile existence commencée à l'orée du siècle à Garrettsville dans l'Ohio. « Le fond de la mer est cruel... »
C'est dans son « ascendance clivée », la mésentente de ses parents et leur divorce lorsqu'il eut dix-sept ans, qu'il faut trouver la première d'une série de coupures et de partages que son œuvre s'acharnera à exorciser. Le Pont de Brooklyn (1930), son œuvre majeure, place ainsi la grande métaphore du pont au cœur de cette « symphonie au thème épique ». Le désir de rapprocher les continents éloignés, le passé et l'avenir, la nature et la technologie, les deux bords de l'Amérique ; sa fascination pour les formes qui structurent l'espace traduisent son besoin profond de retrouver les « intégrales de l'existence » menacées par la rupture parentale, une bisexualité difficile, un tempérament quelque peu cyclothymique qui le fait osciller d'enthousiasmes en dépressions et confère à sa vision un tour alternativement pessimiste et optimiste.
À sa sortie d'école, où il avait commencé d'écrire des poèmes aux métaphores déjà riches et complexes, Hart Crane fut successivement commis ou petit employé dans diverses entreprises de New York et de Cleveland, gagnant assez mal une vie tourmentée où seuls les voyages accomplis avec sa mère (en Europe et à Cuba entre autres) viennent mettre une touche de lumière. Ce n'est que forcé par la nécessité qu'il accepta en 1919, l'espace d'une courte année, de travailler pour son père, à Akron. La mésentente lui fit rapidement renoncer à cette vie et, en 1920, grâce au mécénat d'un banquier new-yorkais, Otto Kahn, il s'établit définitivement dans la grande cité. L'une des chambres qu'il y occupera donne sur le pont de Brooklyn. En 1923 est […]
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