3. L'avènement de la « normalité »
Ses premiers poèmes, couronnés dès 1963 par le prix Büchner, sont à des années-lumière des évocations de la nature chères à la poésie de l'immédiat après-guerre, tout en étant également très éloignés des traditions littéraires représentées tant par Bertolt Brecht (1898-1956) que par Gottfried Benn (1886-1956). Très tôt, Enzensberger a trouvé ses sources dans un champ beaucoup plus large qui n'excluait aucune des avant-gardes européennes, comme l'atteste l'anthologie qu'il publia en 1969, Museum der modernen Poesie (Musée de la poésie moderne).
Dans les années 1970, ses travaux révèlent une lente prise de distance avec l'utopie sociale. Alors que dans ses essais et dans Der kurze Sommer der Anarchie (1972 ; Le Bref Été de l'anarchie, 1975), roman-montage sur l'anarchiste espagnol Buenaventura Durruti, les braises de la révolution ne sont pas encore éteintes, son long poème Der Untergang der Titanic (1978 ; Le Naufrage du Titanic, 1981) donne lieu à un nouveau questionnement : comment l'art peut-il, avec ses moyens, rendre compte de l'échec, de la catastrophe ? Toutefois Enzensberger ne succombe pas à la résignation oublieuse du passé, propre à cette décennie qui voit émerger en littérature « la nouvelle subjectivité ». Les poèmes publiés dans les années 1970, comme Mausoleum (1975 ; Mausolée, 1987), se détachent nettement, bien que sans didactisme, de la production poétique de ses contemporains empêtrée dans le quotidien et l'expression du « moi ».
Grand voyageur, traducteur de plusieurs langues dont le français, Enzensberger fait de fréquents séjours à l'étranger (Italie, Norvège, France, États-Unis, Cuba, U.R.S.S.), qui lui fournissent la matière de plusieurs essais, comme en 1970 Das Verhör von Habana (L'Interrogatoire de la Havane). Il publie de nombreuses traductions et fait connaître en Allemagne Pablo Neruda, Octavio Paz, Lars Gustafsson, et bien d'autres encore.
Au cours de la décennie suivante, il publie ses essais les plus importants : Politische Brosa […]
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