2. Le style du temps retrouvé
Krúdy est-il donc le Steinlen, voire le Toulouse-Lautrec, ironique, ému et complaisant de la « belle époque » hongroise, où le pays réconcilié avec l'Autriche fêtait, insouciant, le millénaire de sa fondation ? Il n'est certes pas toujours dépourvu d'inventions critiques ou satiriques, mais son véritable propos n'est pas là. Entre 1867 et 1914, alors que la Hongrie pouvait enfin prétendre à un style de vie cohérent, composé peut-être d'illusions, de mensonges, provincial, semi-féodal, balkanique, plus campagnard que citadin, Krúdy, en tout cas, s'en fit le chantre, en interpréta le chant du cygne. Mais le style de vie devient vite chez lui une stylisation, une image mythique d'une certaine existence hongroise que seul le style peut dérober au temps. Krúdy arrête les aiguilles de l'horloge pour rendre éternelle une Hongrie, qui, peut-être, n'a jamais existé sous cette forme : un royaume de rêve dont François-Joseph, vieillard immortel, est le roi, et le malheureux et mélancolique Rodolphe le prince, un royaume où, chaque automne, les vendanges sont riches, où, chaque hiver, on tue le cochon selon les rites de la cérémonie ancestrale, où les gentilhommières sentent le coing et la lavande et où le lent écoulement des jours n'est interrompu que par les noces, les baptêmes, les funérailles. Le comportement de chacun y est réglé par un art de vivre qui conseille le stoïcisme aux âmes romantiques et les soins du corps à tous.
Il s'est trouvé des critiques pour reprocher à Krúdy de n'avoir pas une image plus cruelle de son époque. Mais voulait-il, au fait, reproduire la réalité du moment ? Ne s'est-il pas plutôt tourné, sous l'effet d'une vocation impérieuse, vers un passé plus ou moins réel, plus ou moins embelli, pour l'arracher à la fuite du temps, et le rendre présent ? Le temps de ses romans oscille, en effet, entre l'imparfait et un présent éternel. L'équilibre précaire entre le passé et le présent, entre le réel et l'imaginaire, ne peut être […]
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