Maître consacré de l'art de la nouvelle, Maupassant jouit d'une singulière fortune littéraire : s'il est considéré à l'étranger comme le conteur français par excellence, et, en même temps, comme le fondateur d'une école internationale – de Joseph Conrad à Isaac Babel, de nombreux écrivains se réclament de son exemple –, la France, pendant longtemps, ne l'a pas assez apprécié pour se reconnaître en lui, et lui découvre seulement depuis les années 1970 des qualités autres que celles d'un naturaliste écrivant à l'ombre de Flaubert et de Zola.
Observations fines, pensées peu profondes, style clair et amène, composition bien équilibrée, telles sont les caractéristiques qu'une tradition séculaire attribue à son œuvre. Mais cette écriture, dont l'aisance voisine avec la facilité, est mue par un sentiment tragique qui n'est plus le mal du siècle, et cette production trop abondante pour que le reproche de la prolixité puisse lui être épargné témoigne, par son importance quantitative même, d'un changement historique : celui qui a écrit en une douzaine d'années plus de trois cents nouvelles où, malgré la richesse de l'invention romanesque, les personnages, victimes d'un même destin, semblent être interchangeables, signe la fin du grand courant individualiste du xixe siècle. Avec Maupassant, c'est la série, désolante et tyrannique, qui apparaît dans la littérature française.
1. L'auteur de « Boule de suif »
Maupassant est né à Fécamp ou, non loin de là, au château de Miromesnil, d'un père incapable d'assumer son rôle de chef de famille et d'une mère dominatrice aux nerfs sensibles qui aura un fort ascendant sur son fils. Après une première jeunesse passée en « poulain échappé » au bord de la mer normande dont l'âpre poésie le marquera pour toujours, il traverse la crise de 1870-1871, puis, obscur employé de ministère pendant dix ans, il partage ses heures de liberté entre d'effrénées parties de canotage et un dur apprentissage littéraire, mené sous la direction de Flaubert. À l'âge de trente ans, le b […]
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