4. Délire et langage
Dans ces poésies fulgurantes, dans ces éclairs jaillis d'une nuit obscure, s'ébauche un art poétique que, dans ses écrits en prose ou dans ses vers, l'auteur évoque avec insistance. La fonction du poète, selon Bécquer, est de communiquer quelque chose d'un monde ineffable dont il semble avoir, douloureusement, le pressentiment : « Je sais un hymne étrange et immense / qui dans la nuit de l'âme annonce une aurore ; / de cet hymne, ces pages / sont les cadences que l'air exalte dans les ombres. » Le poète lui-même est comme un somnambule, la proie de puissances surnaturelles, emporté malgré lui vers une destinée inconnue. C'est ce qu'exprime la célèbre Rima II : le poète y est tour à tour comparé à une flèche lancée, au hasard, dans l'air, à une feuille morte qui tombe n'importe où, à une vague qui se brise au gré du vent, aux derniers feux d'une lumière qui s'éteint : « Tel je suis, moi qui, à l'aventure, / traverse le monde sans savoir / d'où je viens ni où / me mèneront mes pas. » L'inspiration, d'une façon très romantique, est elle-même comparée à « une toile qui exalte et enfièvre l'esprit ». Plus précisément encore, toute une série de comparaisons cherchent à définir la poésie, « cet esprit, / cette essence inconnue, / ce parfum mystérieux / dont le poète est le vase ». On est proche ici – Gabriel Celaya l'a fait remarquer – du « Je est un autre » de Rimbaud.
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