Plus va le temps, plus il s'avère que l'œuvre du poète suédois Gunnar Ekelöf est l'une des plus importantes de ce siècle, et pas seulement pour la Suède. Lorsque le recul aura permis de prendre la mesure de ce que ce lyrique aura dû aux modes et aux pressions de la conjoncture, il apparaîtra bien qu'il s'est engagé dans une quête essentielle et qu'il aura reculé très loin les bornes du possible. Maintenant que sa démarche s'est arrêtée, et à la lumière de ses trois derniers recueils, où le Divan sur le prince d'Emgion (Diwan över fursten av Emgion, 1965) tient une place centrale, on voit bien que c'est une entreprise mallarméenne qu'il a menée, inconsciemment d'abord sans doute, de bout en bout.
Étudiant passionné de science ésotérique, orientaliste de race, élève attentif des surréalistes français (il a traduit Desnos en suédois), il voulait donner à la Suède, dès Tard sur la Terre (Sent på jorden, 1932), un langage poétique qui transcenderait la logique, admettrait toute expérience, déborderait amplement la fonction que la tradition lui assigne. En foi de quoi toute la première partie de sa production est recherche, sollicitation de pôles opposés : ainsi, dans Le Chagrin et l'Étoile (Sorgen och Stjärnan, 1936), dans Non serviam (1945), la constante étant la fascination de l'absurde ou la tentation du non-être ; celle-ci aboutit dans Strountes (1955) à ce que l'on a appelé une « antipoésie », réellement révolutionnaire pour un lyrique nordique.
Mais il ne faut pas se laisser prendre au piège de ces apparences. Il apparaît bien maintenant que Ekelöf a patiemment cherché le sens profond et de la poésie et de la réalité ineffable qu'elle recouvre, qu'elle devrait traduire. Et c'est ici que Mallarmé s'impose : le prestige du Néant, s'il aimante l'inspiration, s'il dicte en particulier une constante inversion des signes, n'aboutit pas à une morose délectation : à partir de ce vide, tout est possible, les anatomies s'abolissent, le « sens » fait place à une souveraine musi […]
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