Après les périodes archaïques de production artisanale et anonyme, l'époque des Six Dynasties marque en peinture un jalon nouveau : la création picturale devient le fait de personnalités individuelles qui désormais appartiennent souvent à l'élite sociale et intellectuelle. Entre tous les artistes de cette époque dont les noms ont été préservés, Gu Kaizhi brille d'un éclat particulier : premier peintre chinois au sujet duquel on dispose d'une information biographique relativement nourrie, il est surtout, pour toute cette période, le seul nom auquel on peut associer le témoignage matériel d'une œuvre encore existante.
1. Génie excentrique ou bouffon avisé ?
Originaire de Wuxi dans le Jiangsu, Gu Kaizhi était issu d'une famille distinguée – son père et son grand-père avaient assumé d'importantes fonctions officielles. Toute sa carrière se déroula à Jiankang, le Nankin actuel, capitale des Jin orientaux. Patronné d'abord par le Grand Maréchal Huan Wen, il servit ensuite son bâtard Huan Xuan, l'usurpateur du trône des Jin. Il survécut à la chute de Xuan, et ne semble pas avoir été inquiété lors du rétablissement de la dynastie. Tout au long de sa carrière, il n'occupa jamais que des fonctions officielles assez subalternes, ce qui dut l'aider à traverser sans encombre les vicissitudes d'un âge troublé. Très en vogue auprès de l'aristocratie de la capitale, il passait pour l'emporter sur tous ses contemporains « en esprit, en art et en folie ». Dieu sait pourtant si la société de l'époque, partagée entre l'esthétisme le plus éthéré et les rivalités politiques les plus féroces, abondait en brillants dilettantes et en personnalités excentriques. Ses dons de repartie et ses talents littéraires, dont orgueilleusement il vantait lui-même les mérites, lui permettaient d'étinceler dans ces joutes de rhétorique qui occupaient les loisirs de l'élite. Quant à sa « folie » – sur laquelle se sont multipliées les anecdotes pittoresques – elle semble d'un caractère ambigu : mi-sincère, mi-jouée, el […]
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