L'histoire de la civilisation échappe difficilement à un double danger : une première conception en fait une sorte d'annexe qui comprendrait à la fois l'art, le costume, les coutumes funéraires, la cuisine, en un mot tout ce qui ne relève ni de l'histoire politique, ni de l'histoire économique et sociale, ni de l'histoire des idées ; une seconde, découlant d'une tentation inverse, postule que tous les faits religieux, artistiques, sociaux, économiques, mentaux qui se situent à une même époque dans un même groupe humain « ont entre eux assez de liens essentiels pour constituer un ensemble doué d'une unité et d'une structure propres plus ou moins assimilables à celles d'un organisme » (H. I. Marrou).
Variante de l'illusion organiciste, une autre tentation, à laquelle les historiens de la Grèce ont souvent succombé, consiste à traiter une civilisation comme une essence immuable. Elle conduit à raisonner comme si les groupes « indo-européens » arrivés vers 2200-2100 avant J.-C. dans la péninsule qui allait devenir l'Hellade, et parlant un dialecte qui est l'ancêtre du grec de l'époque classique et du grec moderne, possédaient déjà, en germe, les qualités qui allaient permettre l'existence d'Homère ou d' Aristote. À ce titre, il n'y a aucune raison de ne pas prolonger l'étude de la civilisation grecque jusqu'à nos jours : des tablettes mycéniennes à l'œuvre de Nikos Kazantzakis la continuité linguistique est totale ; d'une génération à l'autre, on n'a jamais cessé de se comprendre.
La « civilisation grecque » dont on traite ici correspond à la naissance, au développement, à la maturité et à la crise de la cité, c'est-à-dire à la période comprise entre la fin du monde mycénien et les débuts de monde hellénistique. De 1500 à 1200 avant J.-C., la civilisation du « bronze récent », « mycénienne », avait progressivement unifié ce qui allait devenir le monde grec, jusque-là séparé en trois aires culturelles distinctes, celle de la Crète, celle des Cyclades, celle de la Grèce propre ; elle avait répandu un même matérie […]
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