1. Situation historique
D'origine bourgeoise ou de petite noblesse, certains clercs, d'autres juristes, les grands rhétoriqueurs vécurent des libéralités des princes dont ils avaient pour fonction de narrer les hauts faits (plusieurs d'entre eux furent, en même temps que poètes, chroniqueurs), de célébrer les louanges, de soutenir en propagandistes la politique, ou d'agrémenter la vie de cour. Liés par leur profession à la classe aristocratique dirigeante, mais dans une dépendance économique souvent totale envers le prince, les rhétoriqueurs se situent, dans l'ordre poétique, par rapport à leurs prédécesseurs médiévaux, comme la noblesse du xve siècle par rapport à l'ancienne féodalité : même attachement aux formes traditionnelles, mais même scepticisme de fait envers leur contenu ; même sentiment d'universelle ambiguïté, générateur d'effroi ou, plus souvent encore, d'ironie. La poésie des rhétoriqueurs est ainsi traversée sur tous les plans (du choix des thèmes à la pratique de la versification) de tensions, du reste inégalement accusées : très fortes chez Jean Molinet (actif de 1460 à 1507), le plus grand de tous, ou chez Jean Lemaire de Belges (actif de 1495 à 1515), son élève ; plus faibles chez Jean Marot (1500-1525), père de Clément, ou chez Jean Bouchet (1495-1550).
Dans son ensemble, cette poésie apparaît comme une tentative pour porter jusqu'à l'extrême limite de leurs possibilités les techniques littéraires, les schèmes intellectuels ou affectifs et la topique du Moyen Âge, comme une volonté de les faire éclater par sursaturation : elle ne crée en apparence rien de vraiment nouveau, mais elle fait proliférer de telle manière formes et thèmes hérités, elle leur confère une telle exubérance qu'il fut, concrètement, impossible d'aller plus loin ; c'est pourquoi l'expérience tourna court. On pourrait relever en cela une lointaine analogie entre cette expérience et les recherches des alchimistes dans le « grand œuvre » : la quête d'une transmutation finale. D'une telle alchimie poétique, o […]
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