2. Un grand professionnel de la musique
L'enthousiasme du public contraste étrangement avec les réserves que la critique – notamment française – n'a cessé d'exprimer. La déroutante indifférence de Benny Goodman devant les frontières qui séparent et opposent souvent les genres musicaux ne fait qu'accroître la perplexité et la méfiance de celle-ci.
Son attirance pour la musique savante ne s'est pas bornée à habiller de swing en 1938 un pétulant Bach Goes to Town. De remarquables moyens techniques lui ouvraient d'autres horizons. Aaron Copland, Paul Hindemith, Darius Milhaud et Igor Stravinski lui dédient un concerto. Béla Bartók compose à son intention Contrastes pour piano, violon et clarinette, partition qu'il tiendra à enregistrer avec le compositeur et Joseph Szigeti. En 1963, Benny Goodman crée la sonate pour clarinette et piano de Francis Poulenc. Convient-il, à ce titre, de le compter au nombre des plus grands interprètes classiques de son temps ? Si son interprétation du concerto de Mozart qu'il a enregistré sous la baguette de Charles Münch est certes sans défaut, elle se révèle insidieusement froide et crispée. Un je-ne-sais-quoi de raide, de mécanique, de contraint détruit sournoisement l'admiration que devraient lui valoir une virtuosité exceptionnelle, un jeu d'une grande adresse et une sonorité des plus séduisantes.
Le soliste sera-t-il plus heureux au pays du jazz ? Benny Goodman y démontre avec brio, notamment en petites formations, sa maîtrise totale de l'instrument : aisance dans les phrases volubiles, mobilité dans le registre aigu, fluidité de l'improvisation, sens du riff, goût pour les alliages de couleurs raffinées, pour les sonorités très pures. Il construit, par petites arabesques et volutes délicates, un monde musical fait de charme, de tendresse et de douceur. Avec lui le jazz se civilise jusqu'à la sophistication. Le swing est joli, le style précieux et enjoué. Il pratique la manière des musiciens blancs de Chicago comme Franck Teschenmacher et L […]
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