2. Amateurs et témoins
Les Goncourt louent et ressuscitent le xviiie siècle – avec un regard tout excité et plein de la nostalgie d'une époque assassinée, selon eux, sensuelle et spirituelle. Ils voient le passé à travers un kaléidoscope : des détails curieux pris aux gazettes ou aux papiers privés recomposent par fragments l'histoire des mœurs, qu'ils inaugurent. L'art aussi est un magasin de documents, mais, ici, le passé est actuel ; les Goncourt savent peindre et graver, et leur œil s'attache à l'épiderme de l'œuvre d'art, avec ce goût du « dessus » que Jean-Pierre Richard a analysé : devant un Chardin, leur regard est doublement amoureux – de la ménagère d'il y a un siècle et de ces empâtements qui aujourd'hui fascinent leur vision.
Ainsi en va-t-il des contemporains qu'ils rencontrent autour de la table du Magny, chez la princesse Mathilde ou au grenier d'Auteuil : ces réunions sont des messes du temps présent qui requièrent la présence la plus active – et voilà gestes et mots pris au vol. Cette passion d'un enregistrement fidèle à la réalité première devrait dissiper une défiance exagérée à l'égard du Journal. Autre qualité : lorsque Edmond, par exemple, assiste au siège puis à la Commune de Paris, le film des choses vues, pur de tout montage, ne connaît que la succession brute, d'où l'étrangeté de ces instantanés. Bizarreries aussi des destins individuels autour des Goncourt : ils les collectionnent dans cette réserve du Journal où puisent leurs romans.
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