2. Une écriture du souvenir et de la nostalgie
Bassani raconte toujours au passé, parce qu'il s'attache à évoquer des êtres qui ont disparu, comme s'il était hanté par l'idée d'une disparition irrémédiable, dans l'oubli individuel et collectif. Si son registre favori est celui de la mémoire, son mode d'expression privilégié est le retour en arrière. Le flash-back, en effet, plus encore que le récit au passé, permet d'obtenir une superposition du passé sur le présent, et donc un contrepoint constant entre un monde révolu, bien que très proche encore, et un présent donnant l'illusion trompeuse de le continuer, mais où les vides creusés par la mort sont si grands que rien, à vrai dire, ne subsiste plus que ce passé.
Ainsi Ferrare n'est-elle plus à ses yeux qu'un théâtre d'ombres, auxquelles il tente de rendre un visage et une voix. Et si c'est toujours à 1937 et aux lois raciales qu'il revient, c'est parce que cette époque a condamné le petit univers auquel il appartenait à se figer dans une forme immuable, étrangère à toute évolution parce qu'elle a été retranchée de la vie. Seule la mort a pu modifier quelque chose dans ce monde plongé dans l'immobilité, en clairsemant les rangs des bannis. D'où la persistance chez lui des images funèbres, des tombeaux ou des cimetières.
Pourtant, cette disparition dans la mort est, à tout prendre, moins angoissante chez Bassani que la menace qui rôde sur les proscrits et les suspects. « Seuls, les morts sont heureux », dit l'un de ses personnages, car, dans la mort, l'avenir qui recèle en lui tous les dangers est enfin désarmé. En revanche, le sort des vivants est constamment marqué par la dimension d'un tragique dont l'isolement et la ségrégation sont les connotations les plus fréquentes, que ce soit l'isolement des opposants politiques (Clelia Trotti), des juifs chassés du lycée, des clubs sportifs, de l'administration, d'un malade cloué à son fauteuil par la paralysie (Une nuit de 1943), d'un médecin homosexuel rejeté par son milieu (Les Lunettes d'or) ou d'un dép […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



