3. Une héraldique contemporaine
En assumant, pour eux-mêmes, les rôles les plus contradictoires, en les renvoyant dos à dos, Gilbert & George désamorcent du même coup les hiérarchies et les valeurs qui s'organisent sur des systèmes antinomiques. Les œuvres de Gilbert & George s'opposent ainsi, dès le début des années 1970, à un art globalement voué au culte du progrès et de la transparence. Au terrorisme de la forme et des idées qui sévit alors, ils opposent une prise en compte systématique des éléments refoulés par cette idéologie. Les séries Human Bondage, Dark Shadow, Cherry Blossom (1974), Bloody Life, Dusty Corners, Bad Thoughts (1975), Dirty Words (1977) font toutes références à la face obscure et refoulée d'un monde que nous ne voulons pas voir. Comme un témoignage des difficultés qui naissent de la confrontation de l'humanité à la ville, à la foule et à la politique, ces œuvres photographiques mettent en scène l'alcool, la servitude, la misère psychologique, la violence, la guerre... Désordre, ivresse, agressivité, fragmentation, déséquilibre y sont les états et les sentiments dominants, contrastant avec le caractère symétrique et quasi hiératique de chacune des compositions.
L'art de Gilbert & George appartient à l'héraldique. La photographie qui, depuis 1977, s'est totalement substituée pour eux à la pratique de la sculpture vivante, est utilisée davantage pour sa qualité de « figement » que comme mémoire du réel. À partir des années 1980, clochards, flics, jeunes délinquants, Pakistanais, prostitution, patriotisme, communisme, émeutes, pauvreté, homosexualité deviennent les sujets de compositions de plus en plus monumentales. Tous ces éléments constitutifs de la tragi-comédie sociale que traverse alors la Grande-Bretagne se voient ainsi haussés, au même titre que les monuments aux morts, les graffiti ou les couchers de soleil, au statut d'emblèmes. Bien que s'appuyant sur une réalité sociale et politique précise (la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher comme cell […]
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