3. Le penseur
Bien que, sous les apparences d'un jeu fantastique et parfois humoristique, Leopardi ait voulu exposer sa propre « philosophie » dans les Operette morali, celle-ci ne se révèle complètement qu'avec le Zibaldone dont la publication ne commencera qu'en 1900, c'est-à-dire soixante ans après sa mort.
Le Zibaldone est une sorte de journal intime intellectuel, tenu de 1817 à 1832. Il comprend deux domaines distincts (encore que mêlés) : l'un composé de notes philologiques (ce n'est toutefois que au cours des années 1960 qu'on a pu mettre au point une édition intégrale des écrits philologiques de Leopardi, lesquels valent ceux de la meilleure philologie allemande de l'époque) ; l'autre composé de notes morales ou philosophiques ; ces dernières traitent des sujets les plus variés, l'homme et ses passions, la nature et l'histoire, les sociétés anciennes et modernes, la nature de la langue et des langues, la poésie et la musique, etc.
Les sources de la pensée de Leopardi sont, d'un côté, les philosophes anciens, qui lui étaient très familiers ; de l'autre, et surtout, les philosophes des Lumières et les encyclopédistes français du xviiie siècle, qui résumaient à ses yeux toute « la philosophie moderne ». Mais la pensée de ces derniers chez lui change de signe. Tandis qu'ils se servaient du sensualisme et du matérialisme pour dissiper les préjugés et les superstitions dans une vision optimiste et progressiste de l'avenir, Leopardi parvient à des conclusions pessimistes. Précisément, parce qu'elle est « entièrement stérile d'erreur », la « philosophie moderne » augmente le malheur, en privant l'homme des illusions et méprises heureuses qui, dans le monde ancien, lui rendaient l'existence plus supportable. Dans ses notes philosophiques et psychologiques, admirables de pénétration et de rigueur, Leopardi s'en tient à une sorte d'objectivité glaciale. Ayant ramené la connaissance aux bornes de la sensation, la pensée à une simple fonction de la matière, les processus vitau […]
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