2. Le poète de la douleur maîtrisée
Comme pour beaucoup de grands esprits, la poésie et la pensée de Leopardi naissent sous le signe de la contradiction. Poète, il apparaît lié à la tradition néo-classique de son temps et prévenu contre les nouveautés romantiques. Le classicisme gréco-romain se présente au jeune Leopardi comme un « surmonde » mythique, caractérisé par des perfections à jamais disparues, et dont les modernes ne pourraient que donner nostalgiquement un faible reflet. Dans ses premières Canzoni (1824), rares sont les vers qui ne résonnent d'échos classiques (de Virgile à Pétrarque).
Aujourd'hui, cette poésie nous révèle pourtant un accent d'intimité alors neuf, presque sauvage, qui fait de Leopardi – et non seulement par ses dates – le plus moderne des classiques italiens. Dès le début s'affirme chez lui comme essentielle une tendance à isoler la secrète substance de la réalité sentimentale, à la réduire au pur dessin ou diagramme des mouvements de l'âme. Dans les premières « idylles », dans ce qu'on appelle « nouvelles idylles » et jusque dans les Canti (1835) de la dernière période, les mots dans l'harmonie complexe de leur syntaxe semblent se dépouiller de toute pesanteur rhétoricienne ou sensuelle, de toute référence historique insistante. C'est pourquoi, presque sans utiliser couleurs et métaphores, les détails relatifs aux saisons acquièrent pour le lecteur la vivacité, l'éclat des choses vues et entendues : dans l'Infinito, la haie « qui d'une si grande part de l'extrême horizon exclut le regard », ou, dans Silvia, les « routes dorées et les vergers » d'un paysage ensoleillé.
Ce mouvement « centripète » d'intériorisation, qui exprime dans ses architectures mélodiques le cours même de l'émotion, correspond au mouvement « centrifuge » qui tend à rassembler, avec du reste la même authenticité affective, tous les éléments étrangers à la biographie intime du poète, c'est-à-dire les efforts pour donner de l'homme et de la nature une explication intellectuelle, les considérat […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 4 pages…



