3. Juvénilisation de l'homme et voie onirique
Le caractère traumatique des expériences infantiles s'explique par la prolongation exceptionnelle de l'enfance dans l'espèce humaine, imposée par l'inachèvement et la prématuration du nouveau-né ; l'enfant est sous la dépendance totale des parents ; liens érotiques et menaces de mort se nouent. « Animal familial » (Weston La Barre), l'homme demeure, par essence, un être immature, incomplet, offert aux déterminations nécessaires, au supplément vital de la culture. Róheim place au fondement de sa doctrine l'hypothèse biologique de la fœtalisation et du retardement formulée par l'anatomiste hollandais Bolk, qui, dans Le Problème de la genèse humaine (Amsterdam, 1926), définit l'homme comme « un fœtus de primate génériquement stabilisé » ; cette néoténie humaine trouve son origine dans l'action de retardement, antagoniste du principe d'évolution, exercée par le système hormonal, l'endocrinon ; action sélective, produisant notamment une dyssynchronie entre soma et germen, qui met la déhiscence, le conflit, à la racine même du devenir humain. Róheim, lui, voit dans la juvénilisation de l'homme, dans la persistance structurelle des traits infantiles, le fondement de « notre morale sexuelle », de la culture, « la clef de la nature humaine ».
À cette « nature humaine » infantile-juvénile Róheim restitue le vaste monde refoulé qu'avait cerné Freud dans la Traumdeutung (1900) : le rêve. Avec Les Portes du rêve s'amorce un cours nouveau de sa recherche : « Je n'aurais jamais saisi, dit-il, toutes les implications des discours de mes patients si je n'avais été familiarisé avec les altjiranga mitjina, les êtres éternels du rêve. » En un splendide retournement, l'anthropologie réfracte sur la psychanalyse les lumières issues de celle-ci. Le « rêve de base », pivot de cette nouvelle « science des rêves », avec sa mouvante dialectique entre une régression, faisant sombrer le dormeur dans son propre corps habité comme utérus maternel, et la génitalité, où le corps du rêveur s'érige en phallus, définit une grandiose voie onirique, où se conjoignent Éros et Thanatos, où l'humanité dans l'homme, chaque nuit, retourne à ses sources premières pour une nouvelle naissance.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 3 pages…



